Lettre de Jean Le Myre de Vilers à son père du 19 janvier 1893

(©ANOM)

Transcription textuelle

Bangkok le 19 janvier 1893,
Mon cher papa,

Me voilà donc cette fois installé à Bangkok pour tout de bon. Je demeure bien entendu à la légation dans l'ancien appartement de Pontbellanger qui est retourné en Europe. Je comprends assez qu'il n'ai pas pu s'entendre avec tous ces gens si ; ils passent leurs temps à nous faire poser quand il s'agit d'affaire et ils nous croient, sans avoir tort d'ailleurs, dans un pétrin épouvantable. Monsieur P[avie] est très aimable, trop même ; il a toujours peur d'être désagréable à Pierre ou à Paul et somme toute fait tout ce que les autres veulent.

Le conseiller intime du roi est un belge qui vient d'arriver ici depuis quelques mois, un M. Rolin Jacquemins. Il ne nous aime pas ; d'ailleurs il y a ici toute sorte de gens au service du Siam, des Anglais, des Allemands, des Danois, de tout enfin, excepté des Français.

J'ai été reçu par le roi dès le lendemain de mon arrivée, un jour après par le prince héritier.
La garde avait pris les armes et rendait les honneurs. Les soldats qui se trouvent dans la cour intérieure du palais ne sont pas trop mal tenus, mais la ligne est fantastique. Ils sont sales, s'assoient en montant en faction et laissent leur fusil dans un coin pour se reposer. Leur casque jadis blanc est d'un gris plus que douteux et quand la veste n'a plus de boutons ils l'attachent avec des ficelles. Une armée tenue de cette façon ne sera jamais bien redoutable malgré les deux ou trois officiers européens chargés de l'instruire. Je fais exception pour l'école des cadets dont j'ai aperçu dans la rue quelques échantillons.

Décidément je n'aime pas la température des pays chauds et pourtant tous prétendent qu'il fait froid en ce moment. Jamais on ne prend d'exercices du corps. Tous les soirs une promenade sentimentale en voiture avec M. P. et par la même route puisqu'il n'y en a qu'une. Je le lâcherai bientôt car j'en deviendrai fou. J'achèterai une petite voiture.

Chasser. Il n'y a pas de gibier autour de Bangkok. Il faut remonter la rivière au moins 6 h pour trouver un moineau et on ne peut pas se procurer ici ni poudre ni plomb ; j'en ai trouvé un peu au prix de l'or. La ville est abominable, à part le palais. Il n'y a pas de chemins et ces dames sont vraiment trop laides. J'attendrai avec impatience votre venue en Cochinchine afin de pouvoir remuer un peu.

Nous avons eu un député nous annonçant la culbute du cabinet et particulièrement celle de Loubet et Freycinet.
Un autre nous dit que la presse parisienne invite fortement Carnot à donner sa démission. Le brave M. P. est désolé.

Au revoir mon cher papa. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Bangkok le 19 janvier 1893,
Mon cher papa,

Me voilà donc cette fois installé à Bangkok pour tout de bon. Je demeure bien entendu à la légation dans l'ancien appartement de Pontbellanger qui est retourné en Europe. Je comprends assez qu'il n'ai pas pu s'entendre avec tous ces gens si ; ils passent leurs temps à nous faire poser quand il s'agit d'affaire et ils nous croient, sans avoir tort d'ailleurs, dans un pétrin épouvantable. Monsieur P[avie] est très aimable, trop même ; il a toujours peur d'être désagréable à Pierre ou à Paul et somme toute fait tout ce que les autres veulent.

Le conseiller intime du roi est un belge qui vient d'arriver ici depuis quelques mois, un M. Rolin Jacquemins. Il ne nous aime pas ; d'ailleurs il y a ici toute sorte de gens au service du Siam, des Anglais, des Allemands, des Danois, de tout enfin, excepté des Français.

J'ai été reçu par le roi dès le lendemain de mon arrivée, un jour après par le prince héritier.
La garde avait pris les armes et rendait les honneurs. Les soldats qui se trouvent dans la cour intérieure du palais ne sont pas trop mal tenus, mais la ligne est fantastique. Ils sont sales, s'assoient en montant en faction et laissent leur fusil dans un coin pour se reposer. Leur casque jadis blanc est d'un gris plus que douteux et quand la veste n'a plus de boutons ils l'attachent avec des ficelles. Une armée tenue de cette façon ne sera jamais bien redoutable malgré les deux ou trois officiers européens chargés de l'instruire. Je fais exception pour l'école des cadets dont j'ai aperçu dans la rue quelques échantillons.

Décidément je n'aime pas la température des pays chauds et pourtant tous prétendent qu'il fait froid en ce moment. Jamais on ne prend d'exercices du corps. Tous les soirs une promenade sentimentale en voiture avec M. P. et par la même route puisqu'il n'y en a qu'une. Je le lâcherai bientôt car j'en deviendrai fou. J'achèterai une petite voiture.

Chasser. Il n'y a pas de gibier autour de Bangkok. Il faut remonter la rivière au moins 6 h pour trouver un moineau et on ne peut pas se procurer ici ni poudre ni plomb ; j'en ai trouvé un peu au prix de l'or. La ville est abominable, à part le palais. Il n'y a pas de chemins et ces dames sont vraiment trop laides. J'attendrai avec impatience votre venue en Cochinchine afin de pouvoir remuer un peu.

Nous avons eu un député nous annonçant la culbute du cabinet et particulièrement celle de Loubet et Freycinet.
Un autre nous dit que la presse parisienne invite fortement Carnot à donner sa démission. Le brave M. P. est désolé.

Au revoir mon cher papa. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Bangkok le 19 janvier 1893,
Mon cher papa,

Me voilà donc cette fois installé à Bangkok pour tout de bon. Je demeure bien entendu à la légation dans l'ancien appartement de Pontbellanger qui est retourné en Europe. Je comprends assez qu'il n'ai pas pu s'entendre avec tous ces gens si ; ils passent leurs temps à nous faire poser quand il s'agit d'affaire et ils nous croient, sans avoir tort d'ailleurs, dans un pétrin épouvantable. Monsieur P[avie] est très aimable, trop même ; il a toujours peur d'être désagréable à Pierre ou à Paul et somme toute fait tout ce que les autres veulent.

Le conseiller intime du roi est un belge qui vient d'arriver ici depuis quelques mois, un M. Rolin Jacquemins. Il ne nous aime pas ; d'ailleurs il y a ici toute sorte de gens au service du Siam, des Anglais, des Allemands, des Danois, de tout enfin, excepté des Français.

J'ai été reçu par le roi dès le lendemain de mon arrivée, un jour après par le prince héritier.
La garde avait pris les armes et rendait les honneurs. Les soldats qui se trouvent dans la cour intérieure du palais ne sont pas trop mal tenus, mais la ligne est fantastique. Ils sont sales, s'assoient en montant en faction et laissent leur fusil dans un coin pour se reposer. Leur casque jadis blanc est d'un gris plus que douteux et quand la veste n'a plus de boutons ils l'attachent avec des ficelles. Une armée tenue de cette façon ne sera jamais bien redoutable malgré les deux ou trois officiers européens chargés de l'instruire. Je fais exception pour l'école des cadets dont j'ai aperçu dans la rue quelques échantillons.

Décidément je n'aime pas la température des pays chauds et pourtant tous prétendent qu'il fait froid en ce moment. Jamais on ne prend d'exercices du corps. Tous les soirs une promenade sentimentale en voiture avec M. P. et par la même route puisqu'il n'y en a qu'une. Je le lâcherai bientôt car j'en deviendrai fou. J'achèterai une petite voiture.

Chasser. Il n'y a pas de gibier autour de Bangkok. Il faut remonter la rivière au moins 6 h pour trouver un moineau et on ne peut pas se procurer ici ni poudre ni plomb ; j'en ai trouvé un peu au prix de l'or. La ville est abominable, à part le palais. Il n'y a pas de chemins et ces dames sont vraiment trop laides. J'attendrai avec impatience votre venue en Cochinchine afin de pouvoir remuer un peu.

Nous avons eu un député nous annonçant la culbute du cabinet et particulièrement celle de Loubet et Freycinet.
Un autre nous dit que la presse parisienne invite fortement Carnot à donner sa démission. Le brave M. P. est désolé.

Au revoir mon cher papa. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Bangkok le 19 janvier 1893,
Mon cher papa,

Me voilà donc cette fois installé à Bangkok pour tout de bon. Je demeure bien entendu à la légation dans l'ancien appartement de Pontbellanger qui est retourné en Europe. Je comprends assez qu'il n'ai pas pu s'entendre avec tous ces gens si ; ils passent leurs temps à nous faire poser quand il s'agit d'affaire et ils nous croient, sans avoir tort d'ailleurs, dans un pétrin épouvantable. Monsieur P[avie] est très aimable, trop même ; il a toujours peur d'être désagréable à Pierre ou à Paul et somme toute fait tout ce que les autres veulent.

Le conseiller intime du roi est un belge qui vient d'arriver ici depuis quelques mois, un M. Rolin Jacquemins. Il ne nous aime pas ; d'ailleurs il y a ici toute sorte de gens au service du Siam, des Anglais, des Allemands, des Danois, de tout enfin, excepté des Français.

J'ai été reçu par le roi dès le lendemain de mon arrivée, un jour après par le prince héritier.
La garde avait pris les armes et rendait les honneurs. Les soldats qui se trouvent dans la cour intérieure du palais ne sont pas trop mal tenus, mais la ligne est fantastique. Ils sont sales, s'assoient en montant en faction et laissent leur fusil dans un coin pour se reposer. Leur casque jadis blanc est d'un gris plus que douteux et quand la veste n'a plus de boutons ils l'attachent avec des ficelles. Une armée tenue de cette façon ne sera jamais bien redoutable malgré les deux ou trois officiers européens chargés de l'instruire. Je fais exception pour l'école des cadets dont j'ai aperçu dans la rue quelques échantillons.

Décidément je n'aime pas la température des pays chauds et pourtant tous prétendent qu'il fait froid en ce moment. Jamais on ne prend d'exercices du corps. Tous les soirs une promenade sentimentale en voiture avec M. P. et par la même route puisqu'il n'y en a qu'une. Je le lâcherai bientôt car j'en deviendrai fou. J'achèterai une petite voiture.

Chasser. Il n'y a pas de gibier autour de Bangkok. Il faut remonter la rivière au moins 6 h pour trouver un moineau et on ne peut pas se procurer ici ni poudre ni plomb ; j'en ai trouvé un peu au prix de l'or. La ville est abominable, à part le palais. Il n'y a pas de chemins et ces dames sont vraiment trop laides. J'attendrai avec impatience votre venue en Cochinchine afin de pouvoir remuer un peu.

Nous avons eu un député nous annonçant la culbute du cabinet et particulièrement celle de Loubet et Freycinet.
Un autre nous dit que la presse parisienne invite fortement Carnot à donner sa démission. Le brave M. P. est désolé.

Au revoir mon cher papa. Je vous embrasse de tout mon cœur.