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LE CAMBODGE

Le chemineau des lignes télégraphiques

En mai 1884, le gouverneur général Charles Thomson écrit au secrétaire d'Etat aux colonies que « tout le mérite de la construction de la ligne télégraphique de Phnom Penh à Bangkok » revient à Pavie. La ligne, commencée en octobre 1881 et achevée en juin 1883, compte près de 700 kilomètres. La tâche est rude : il faut débroussailler, couper les arbres, placer les poteaux, et aussi faire face au choléra. Beaucoup d'hommes meurent.

Biot, ancien soldat de l'infanterie de marine, rencontré à Long Xuyen, seconde Pavie. C'est un homme « doux avec les indigènes, chose particulièrement utile dans son métier » qui « s'entendit admirablement avec eux. » L'équipe est composée de Cambodgiens et d'Annamites qui ne se mélangent pas. Chaque fois qu'il le peut, Pavie s'emploie à recruter sur place du personnel. Dans la solitude des temps de repos, il écrit.

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«  Notes de nuit. Il est 1 heure, seul je veille, c'est l'effet du café ou bien de la fatigue... Je n'ai pas vu un seul de ces endroits communs au Cambodge et à Siam réputés redoutables où le passant dépose une branche d'arbre, un caillou ou une poignée de sable sur un tas déjà gros en demandant au génie du lieu protection et voyage heureux. Sur mes pieds et sur mes jambes que je n'ai pu laver les fourmis viennent prendre quelques caillots de sang mis là par les sangsues. J'ai à ce sujet remarqué que les « teak » venaient plus sur moi que sur les indigènes, ma peau n'est pas encore cuite assez. »

La façon dont Pavie s'est occupé de ses hommes, pendant ces longs mois, notamment lors d'une épidémie de choléra, restera, -semble-t-il-, dans les mémoires de ceux qui, au moment de la révolte du Cambodge, « préservèrent les lignes qu'ils avaient contribué à élever et firent constamment rendre la liberté aux agents indigènes capturés en allant les réparer quand elles furent coupées. » Ainsi, ému devant la misère des ouvriers qui mangent un ragoût composé d'énormes araignées mygales, de petits lézards et de gros scorpions noirs, Pavie écrit au consul de Bangkok, Harmand. Aussitôt informé, le frère du roi du Siam, le prince Bhanurangsi, ministre des télégraphes, envoie une forte provision de poissons.

A la fin du chantier, en juin 1883, Pavie, empreint d'émotion, écrit à Harmand : « J'éprouve un vrai fort ennui à me mettre en scène, mais vous avez voyagé plus que je ne le pourrai faire dans leur pays et ailleurs, et vous sentez, je le sais, que je ne puis pas m'empêcher de vous dire l'émotion éprouvée lorsqu'après deux mois très pénibles ils s'en vinrent par petites troupes ou villages dire adieu, tous tenant à faire promettre de les venir voir chez eux. J'ai soigné leurs malades et aussi pansé leurs plaies car il y en eut plus d'un par la chute des gradins arbres. Chaque jour eux m'apportaient des coquilles et des insectes, demandant en échange petites glaces et ciseaux, nous étions tout à fait liés. En vous écrivant ces lignes les larmes viennent sans y être appelées aux cils faire songer à la promesse. Je veux la tenir, aidez-moi. »

Avant tout, il veut rester en Indochine et continuer son travail d'exploration.

En juillet 1883, sa première mission lui est confiée par le gouverneur Thomson qui l'autorise à explorer le pays entre la ligne télégraphique et la mer. « J'estime que M. Pavie est naturellement désigné pour explorer la partie du royaume du Cambodge que les voyageurs n'ont jusqu'à ce jour que très insuffisamment parcourue. Ce fonctionnaire aurait en outre pour mission non seulement d'étudier le tracé de la ligne télégraphique de Phnom Penh à Sambor qui peut être terminée en fort peu de temps ; mais de relever avec soin tous les points où pourraient être installés des postes télégraphiques et de recueillir en même temps toutes les indications de nature à faciliter notre établissement au Cambodge. » Et de conclure sur le caractère « modeste et absolument désintéressé » de Pavie, « digne de la bienveillance particulière du gouvernement.»

Ce voyage sera une rude épreuve. Le point de rayonnement de Pavie est Chantaboun, centre commercial le plus important et seul port de toute la côte est du golfe du Siam. « J'exécutai ce voyage avec les moyens les plus sommaires de marche et dans des conditions dures qui me rendirent difficile même le recrutement de quelques domestiques. » Il écrira plus tard : « Dans les années qui suivirent j'ai parcouru bien des régions tout aussi nouvelles pour la géographie que les immenses solitudes au milieu desquelles s'étend le massif des Krevanh par les forêts duquel j'allais cheminer, je n'y ai pas pareillement éprouvé ces sensations qui tour à tour contentent et attristent le voyageur lorsqu'il se voit en « terra incognita » puisqu'il constate qu'elle est solitaire et que la fièvre des bois y est souveraine et frappe ceux qui la bravent. Aujourd'hui seize ans se sont écoulés et cependant je reste le seul Européen qui ait visité la plupart des forêts et des monts de cette contrée où les indigènes ne circulent qu'à contre-cœur, aggravant le mal qui souvent les terrasse, par la superstitieuse croyance qu'ils sont victimes de la colère des génies dont ils ont violé les retraites. »

A son retour Pavie se voit chargé de la continuation du réseau télégraphique de la Cochinchine, travail qui va se prolonger jusqu'à la fin de l'année 1884. Il a pour compagnons Launey et Combaluzier, « hommes intelligents, actifs et résolus ayant un avenir certain dans l'administration. » Et de continuer dans son style si particulier : « Nous nous aimions avant d'être réunis, et ils me savaient un gré extrême de les avoir mis en mesure de montrer leurs aptitudes. C'était un bonheur pour moi de penser que je contribuais à former deux agents qui rendraient d'utiles services ensuite. » Leurs morts dues aux suites de maladies contractées en Indochine seront pour Pavie un premier choc. « Cette dure et pénible conséquence de ma marche je ne l'avais pas envisagée. Elle devait hélas se renouveler plus tard : elle aurait contribué à amollir ma résolution si cela avait été possible bien plus que les obstacles élevés sur ma route. »

« Les lignes télégraphiques étaient terminées depuis une semaine à peine, lorsqu'arriva la nouvelle qu'à Sambor, le point le plus éloigné qu'elles atteignaient, une bande d'aventuriers, au service d'un frère du roi du Cambodge, révolté et réfugié au Siam, avait tué le lieutenant Bellanger commandant le détachement annamite, et déterminé la destruction et l'abandon du poste. » Par cette phrase laconique, Pavie annonce les débuts de l'insurrection du Cambodge.