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LE CAMBODGE

Les colonnes de pacification

En janvier et février 1885, Pavie parti restaurer les lignes du télégraphe détruites navigue entre Kratié et Sambor. Le 14 mars il suit la colonne Silvani et le représentant du protectorat, Fourès, qui doivent réprimer l'insurrection dans la province de Banam. « 40 soldats français, 150 tirailleurs...200 Cambodgiens armés de bâtons, de lances ». Les troupes françaises tuent et détruisent. Pavie souffre à la vue de ces villages et de ces pagodes incendiés, de tous ces morts. Le 21 mars, à Prey Veng, la colonne découvre une fosse comptant une vingtaine de cadavres : « 1800 mètres de cases réduits en cendres ; les arbres sont tout roux et le sol est tout noir et c'est mille fois plus triste que la plage à demi desséchée qui s'étale en avant... » En route vers Pra Sré, la pagode ruinée permet à Pavie d'exprimer sa colère : « L'eau est belle dans le bassin de la pagode, celle-ci aussi a été brûlée par nous, tout est ruiné, désert... nous nous retrouvons dans le pays ruiné par nos colonnes. Chaque fois que j'ai eu l'occasion j'ai dit ce que je pensais de cette façon de faire la guerre. Maintenant je n'ai plus besoin de dire ; on me comprend, et souvent on s'excuse. »

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«  Le marin qui croyant bien faire, c'est sûr, a pour punir la troupe rebelle qui a au bord de l'eau une nuit surpris Sandret et ses 70 hommes, mis le feu au beau village témoin de ce désastre, et fait fuir dans les bois un mille de Chinois, et deux cents Annamites, a fait une chose stupide ce que personne ne nie et qui ne s'excuse point. Ces rebelles ont dû bien rire de voir leur bande s'accroître des gens désespérés. Que sont-ils devenus les habitants chassés de chez eux par la crainte. Si on a détruit nos demeures c'est qu'on nous croit coupables, il ne faut donc pas nous montrer aux Français ; et les voilà partis, les vieux comme les enfants, ils sont dans les forêts tremblant d'être surpris, se disant sans doute en mangeant leur riz sec qu'ils n'auraient pas cru que la guerre que font les Européens ne fut pas raisonnée [...]. Comment vivront tous les gens dans les bois quand leurs provisions seront toutes épuisées... ? »

« Ah ! ce qu'on pourrait dire de ces officiers, les 3/4 destinés à ne pas quitter leur rang, transformés tout d'un coup en petits généraux, opérant à leur guise dans une région quelconque ! la curieuse collection de dépêches, de rapports on ferait avec leur prose de guerre ! en 3 mois soixante combats livrés, soixante victoires, bien comptées, là il y a eu 100 tués du côté du vaincu et ici 42 mis en tas ; on a pris d'assaut une paillotte vide, l'ennemi n'a fui qu'en nous voyant tout près. A lire tout cela on serait effrayé si on n'était pas prévenu. 110 mille cartouches brûlées et combien avons-nous eu des nôtres jetés à terre ? personne. Cette lecture serait instructive pour les autres officiers. Il serait bon qu'on la leur fit faire. Elle montre notre tempérament sous un jour si déplorable que tout est à désirer pour y porter remède et ce moyen en est un sûr. Certainement en rendant compte d'une victoire éclatante plus d'un général oserait mettre son nom au bas de plus d'un de ces rapports ronflants. Ailleurs c'est un autre genre, un représentant du pays inférieur à son rôle qui part en colonne comme à une bonne affaire, absolument certain que cette course qu'il va faire aura pour lui un résultat heureux. Ce que ses qualités personnelles n'ont jusqu'à présent pas pu lui faire avoir, il le tient, il le croit. Il n'oublie qu'une chose, c'est qu'il faut le succès quand on s'en va en guerre, et que revenir bredouille, ayant tous les atouts dans son jeu ne posent pas un homme ; qu'il faut savoir garder pour soi ses impressions quand elles sont puériles, et craindre surtout le ridicule, et que n'avoir même pas cette qualité d'épargner à sa plume des mots malheureux qu'on regrettera demain suffit pour vous classer. »

Dans cette guerre, le désarroi des jeunes soldats français mal équipés n'échappe pas à Pavie. « Le roi [Sisowath] demande qu'on aille d'une seule traite jusqu'à Sopreachan. Le capitaine interroge les soldats, on leur promet bon gîte s'ils marchent une heure de plus, eux marchant dans l'eau, tout comme hier au soir, ils ont leurs souliers racornis, pleins de terre (sable ou boue) et d'eau, la moitié les ont déjà quittés et marchent pieds-nus clopin-clopant n'étant pas habitués à aller sans chaussures, les pieds blessés soit par les copeaux, les bambous, les herbes sèches, soit par leurs trop mauvaises chaussures [...]. Le capitaine dit : C'est ça, allons droit au but, on fait une heure de plus, ça n'est pas une affaire et nous éviterons la pluie qui ne peut pas manquer ce soir. Et nous voilà partis, et voilà que la colonne s'allonge car on ne peut marcher serré lorsque les pieds s'abîment et que les jambes sont roides et le capitaine arrive fort ennuyé à l'étape car il a entendu des propos peu aimables qu'on ne peut relever parce qu'ils sont sincères et qu'on a bon cœur... Ceux-là qui parlent encore ils marchent ; il en est d'autres qui ne disent plus rien et le cœur gros font des efforts pour suivre le capitaine, quelques-uns s'arrêtent, n'en pouvant plus, ils saluent au passage le roi qu'ils savent très bon pour le soldat, tachant de prendre l'attitude militaire sous leur accablement, et le roi khmer a pitié de leur misère et nous sommes gênés de voir nos troupiers rester derrière les Cambodgiens qui marchent en habitués, ayant simplement faim. Il faut dire que ces soldats sont des jeunes et que la faute est aux chefs qui font partir des soldats sans vêtements de rechange pour marcher sous la pluie et dans l'eau [...] »