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LE CAMBODGE

Norodom et Sisowath

Norodom règne sur le Cambodge de 1860 à 1904. Les descriptions des Français qui l'ont rencontré sont pleines de contrastes. Klobukowski, chef de cabinet du gouverneur, qui le voit en juillet 1885 à Oudong, raconte : « Un beau palanquin découvert soigneusement sculpté et doré de forme rectangulaire assez semblable au piédestal d'une statue de bouddha et surmonté d'un vaste parasol jaune, le roi, le torse nu, est assis à l'oriental sur des coussins en soie broché or, chétif, malingre, ratatiné, immobile, il a l'air d'une momie enduite de safran, l'illusion est si forte qu'elle subsiste à mesure qu'il s'approche jusqu'au moment où on voit son pauvre corps si grêle, invraisemblablement desséché s'agiter dans un pénible effort pour descendre de son siège. » En 1888, le résident Champeaux voit Norodom comme un roi « africain » dénué d'intelligence et de sens politique. Pour Paul Collard, ancien résident de France au Cambodge, au contraire « Norodom Ier était sans contredit le premier cambodgien de son royaume. Intelligence de beaucoup supérieure à celle des mieux doués dont il avait composé son conseil, le roi possédait en outre une sagacité peu commune aux descendants actuels des khmêrs. »

Pavie est très sévère. « Avec un prince comme il lui en faudrait un, le Cambodge sous notre autorité vivrait. Le roi Norodom a toujours considéré la France en ennemie, perverti de longue heure par l'incroyable entourage toléré par l'indifférence des gouverneurs et le désir de tranquillité dans la possession de leur place des représentants. Il en est arrivé à un état de haine et de défiance constante qui a rétréci le cercle déjà étroit de ses confidents. Ce n'est plus qu'un halluciné partagé entre l'opium et d'idiotes préoccupations. Jamais il ne sera l'auxiliaire qu'il nous faut. Il nous a toujours eu en aversion ; le 17 juin lui a donné de nous l'horreur, cette bête humiliée est encore capable de nuire... il est vraiment malheureux à tous égards qu'on n'en ait pas fini avec ce personnage qui pourra devenir fort gênant.»

En fait Norodom s'efforce de résister à la puissance coloniale tout en la ménageant. Très lucide le général Bégin écrit dans un rapport au ministre le 20 août 1885 : « Le traité du 17 juin 1884 est la cause [du] soulèvement, cela ne peut faire aucune doute. Comment en effet admettre que le roi et les mandarins d'un peuple brave et fier puissent accepter, sans protestation et sans résistance un traité qui les dépouillait de leurs biens, leur enlevait leur prestige et leur autorité, modifiait profondément l'organisation du pays et attentait à son indépendance... devant le danger commun les princes et les mandarins se sont tous donné la main » et de poursuivre sur les responsabilités du roi : « Il venait d'être humilié et violenté, on lui avait imposé par la force un traité très dur. Les mandarins n'auraient eu que du mépris pour lui s'il n'avait pas secondé leurs efforts. La reine-mère pour laquelle il professe une profond respect et une grande piété filiale ne lui aurait pas pardonné d'accepter sans lutte l'humiliation qu'on lui avait imposée. Le roi a laissé faire son entourage, son inaction tout au moins encourageait les rebelles. » Toutefois, son attitude est prudente et équivoque car « le roi n'avait aucun intérêt à encourager outre mesure la révolte, les rebelles l'auraient probablement déposé s'ils s'étaient emparé de Phnôm-Penh. Norodom n'était pas bien certain de posséder l'amour de ses sujets. [...] Pour le Cambodgien, l'obéissance au roi est d'ordre mystique. Ce n'est pas la personne du roi qui compte c'est le principe monarchique qui le régit. » De fait le traité du 17 juin a eu pour effet de « détruire la monarchie absolue à laquelle les Khmers sont attachés depuis de longs siècles et de faire passer brusquement et sans transition toute la puissance et l'autorité du roi et les mandarins entre les mains des étrangers. »

Le frère de Norodom, Sisowath a choisi son camp très tôt : la France. Il participe activement à la pacification du Cambodge au côté des troupes françaises. Adhémard Leclère écrit : « S.M. Norodom Ier fume l'opium la nuit et joue, le jour il dort et vend les provinces au plus offrant. On dit le second roi moins intelligent mais plus européen, plus curieux des belles choses, moins vicieux et décidé à mieux faire sur le trône s'il succède à son frère. » En 1885, Klobukowski en fait cette description : « Le second roi nous attendait à l'ombre d'un banian à la colossale envergure...[il] avait revêtu son costume de cérémonie ; autour de lui sur des nattes finement tressées étaient accroupis suivant l'usage ses quatre fils et tous les mandarins de sa suite dont les sampots aux vives couleurs et les vestes tissées de fils d'or avaient sous la lumière du soleil que tamisaient inégalement les branches du grand arbre des reflets étincelants... Vous [le] connaissez ; vous l'avez vu dans les audiences officielles très embarrassé de sa personne, ne sachant où mettre les mains, où poser son chapeau, la parole gênée, ayant sur les lèvres un sourire stéréotypé qui découvrait ses dents noircies au bétel... Eh bien, je vous assure que ce jour-là vous ne l'eussiez pas reconnu, il se tenait droit, développant toute sa taille, regardant bien en face tous ces gens qui le fixaient, sa voix s'élevait impérieuse, nettement timbrée, sa figure ordinairement placide s'animait peu à peu, reflétant avec une surprenante mobilité les sentiments qu'il exprimait, et lorsqu'au milieu de son discours il étendit le bras vers la foule, toutes ces têtes serrées les unes contre les autres s'inclinèrent profondément comme mues par une mêle ressort. »

Pavie qui l'a rencontré lorsqu'il réparait les lignes télégraphiques détruites par l'insurrection souligne son humanité :  « La marche a été dure, la chaleur est très forte, on ne trouve que de l'eau bourbeuse en route, la pluie d'hier a fait le chemin glissant, l'herbe humide. Les soldats français ont leurs souliers boueux, leurs pantalons trempés. L'un d'eux arrive à demi porté par un camarade, avec une forte fièvre, peut-être une insolation. Le capitaine s'empresse auprès de lui. Le second roi voyant nos charrettes fort en retard fait ouvrir au plus vite ses caisses, envoie pour le malade, du vin, du cognac, des gâteaux. Pour nous les reliefs d'un poulet, 2 côtelettes de porc, une assiette de biscuits, du bordeaux, pour les soldats du vin. Impossible de le faire renoncer à cette habitude. »