Vous êtes ici
Accueil > Le Cambodge > La fin de l'insurrection
A- A+ Imprimer la page

LE CAMBODGE

La fin de l'insurrection

Les opérations militaires s'achèvent à la fin de l'année 1886. Il faut reconstruire et « repeupler tout ce pays abandonné, et pour le repeupler aller chercher où elle était la population terrorisée » comme l'écrit Adhémard Leclère nommé résident à Kampot en 1886. « J'avais ramené à nous plus de quarante villages qui s'étaient enfuis et tout autour de Kampot on reconstruisait ; les agglomérations des pauvres se reformaient. Mais pour atteindre ce résultat quelles peines j'avais eues, que de fatigues j'avais dû supporter. Les pauvres gens habitaient dans la brousse, dans les forêts loin des routes connues que nos colonnes pouvaient parcourir, trompés par les mandarins, menacés, ils nous redoutaient autant sinon plus que le tigre. On leur avait dit que nous ne faisions la guerre que pour nous emparer des Cambodgiens, pour faire des prisonniers et les emmener en France sur nos navires à feu (cabal pleung) où nous les vendions comme viande de boucherie de 200 à 250 piastres [...]. Les rizières abandonnées demeuraient en friche et déjà partout la brousse envahissait, les talus destinés à maintenir l'eau s'abaissaient sous l'influence des pluies et dans les sentiers autrefois si fréquentés l'herbe poussait. »

Ecouter l'extrait sonore

Télécharger l'extrait sonore

« Je partais le matin, à cheval suivi du chef de la milice qui pouvait me servir d'interprète et j'allais jusqu'au camp des malheureux que je voulais ramener. J'arrivais sans armes seul et après une heure de palabre, tout était arrangé. Le soir toutes les familles étaient ralliées à notre cause, et le lendemain la bande se mettait en mouvement et regagnait l'emplacement de l'ancien village, le retrouvait et s'installait, et quinze jours après les maisons étaient reconstruites et repeuplées. Les femmes étaient mes meilleures auxiliaires, c'étaient celles qui m'aidaient le mieux ; courageuses parce que leurs enfants étaient malades parce qu'elles en avaient déjà perdu un, deux ou trois, et quelles redoutaient de perdre les autres, elles poussaient les hommes à accepter mes propositions, à rentrer dans leurs villages pour le reconstruire et retrouver leurs rizières. Tout le monde voulait la paix et je l'eus, mais sans bruit, sans réclame, sans rien faire pour en entretenir le monde. Je ne fis pas signer une seule soumission sur le registre ouvert par mes prédécesseurs et qui portait quatre signatures. Je ne pris aucune autre précaution que celle de parcourir la campagne souvent, de me montrer partout, d'aller dans tous les villages soit seul soit avec ma fillette à cheval tous les deux et galopant, buvant les noix de coco qu'on nous offrait ou vidant tous crus les œufs frais que les pauvres femmes avaient trouvés le matin. »

Ecouter, comprendre, agir avec douceur, « gouverner en se servant du roi et en relevant son prestige » sont les consignes nouvelles données par le général Bégin. C'est aussi la politique défendue par le résident Piquet auprès d'Adhémard Leclère. «Nous ne connaissons pas le Cambodge et c'est pas ignorance que nous avons commis les fautes qu'on peut nous reprocher. Etudiez les mœurs du peuple cambodgien, les lois du royaume, les coutumes locales, la langue du pays et mettez-vous en situation de faire un jour ce qui vous sera commandé. Il y a beaucoup d'abus à reformer, étudiez les, cherchez les moyens de les supprimer et prévenez-moi. [...] Persuadez-vous bien de ceci : je ne veux agir que pacifiquement et par le roi parce que je ne veux employer ni l'armée ni la violence. C'est par la persuasion que je veux amener le roi à nous tout donner, il restera le roi des khmers très respecté, très redouté, mais le pays réorganisé par nous conformément aux mœurs nationales, moulus par nous se relèvera de la misère profonde où il est tombé. Pour atteindre ce but il faut que le résident général soit bien d'accord avec le roi et que dans les provinces les résidents provinciaux soient bien d'accord avec les gouverneurs indigènes. Vous comprenez maintenant quelle politique nous voulons suivre ici. C'est une politique de paix, d'initiation, toute de patience et de persévérance [...]Nous aurons avant cinq ans tout ce que nous paraissons abandonner aujourd'hui. Mais rappelez vous que je veux respecter, les mœurs, la religion, les coutumes, les lois cambodgiennes, et dans une certaine mesure et pour un certain temps les privilèges concédés par les anciens rois. »

A partir du 1er janvier 1887, la France renonce à faire appliquer l'intégralité de la convention de 1884. Ce retour à la puissance royale est vivement critiqué par Pavie qui a quitté le Cambodge depuis plusieurs mois, mais reste toujours très attentif à sa situation. « Je vous envoie une lettre de Coulgeans au Cambodge », écrit-il à Le Myre de Vilers. « Tout est à la réaction. On se trompe. Rendre à Norodom l'autorité c'est permettre à ce gredin d'écraser tous ceux qui nous ont servi, c'est continuer cette lamentable tradition de recul certain devant une résistance quelconque. C'est ôter aux indigènes toutes confiance en nous, c'est presque leur dire qu'en cas de conflit futur leur place est assurément contre nous quelques soient leurs aspirations. C'est noircir l'horizon de notre avenir en Indochine, j'en suis bien convaincu bien plus pour mettre mieux à bas le gouverneur malheureux qui a la responsabilité de ce qui se passe qu'avec la pensée qu'on sert la France. Si on reconnaît que nous avons fait fausse route, je pense aussi qu'on doit voir que Norodom n'a pas été correct. Si on veut rendre l'autorité au roi, que ce soit à un autre, ce changement établira au moins aux yeux des populations qu'il est bien entendu que nous sommes la force. Jamais Norodom n'a été l'ami de la France, il l'a toujours considéré comme un tyran. Il craignait le représentant du protectorat avant le 17 juin, il ne le craindra plus maintenant... »