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L'HOMME

Auguste Pavie

Auguste Jean Marie Pavie est né à Dinan le 31 mai 1847. On ne sait quasiment rien de sa jeunesse et de sa scolarité. Mais on peut imaginer qu'il a été bercé par le souvenir de son grand-père soldat de l'Empire. Son biographe Jean Laurent Gheerbrandt dit que c'est un « enfant très sensible, très doux, bien que sa nervosité le jetât parfois à de terribles colères ; très sage à l'école infantine, il poursuit de bonnes études et, sans négliger le latin, se distingue toujours premier en géographie et en histoire. Il professe un culte juvénile pour le premier Empire. »

Auguste signe son engagement dans l'armée le 31 mai 1864 à Guingamp, où son père avait été nommé commissaire de police. Son livret militaire le décrit ainsi : taille d' 1m62, cheveux châtains clairs, yeux gris, visage ovale. Il espère faire partie de l'expédition du Mexique mais il est rayé des listes, sans doute en raison de sa trop grande jeunesse et de sa frêle apparence. Soldat au 62e régiment il est basé à Brest. Il gravit les échelons : caporal, caporal voltigeur, sergent-fourier, sergent. Mais Pavie s'ennuie et décide de changer de corps. Il passe au 4e régiment d'infanterie de marine le 21 octobre 1867, redevient simple soldat et doit à nouveau gravir les échelons. Il embarque à Toulon le 25 octobre 1868 et arrive à Saïgon le 12 janvier 1869. Mis en congé le 27 octobre 1869, il entre au service télégraphique d'Indochine comme agent auxiliaire stagiaire. Il rencontre alors Raphaël Garcerie qui sera son mentor pendant quelques années.

A l'annonce de la guerre de 1870 il décide de rentrer en métropole, mais ne pouvant quitter sa nouvelle administration il se fait rapatrier sanitaire. Il combat sous les forts de Paris. Libéré du service le 19 juin 1871 il regagne Saigon en 1872. Il restera en Indochine jusqu'en 1895.

Pavie commence sa carrière comme commis des télégraphes, gravit lentement les échelons, quoique toujours très bien noté. Son premier poste au Cambodge lui permet de développer à la fois ses qualités d'explorateur et de montrer son aptitude à s'imprégner de la civilisation locale. Ces qualités le font remarquer. Il apprend le cambodgien, se voit confier de petites missions d'exploration qu'il accomplit à merveille en dressant des itinéraires précis. Son indépendance est toutefois vivement critiquée par son supérieur qui fait de lui « un exemple de la violation des règles de la hiérarchie. » Pendant ces années Pavie se forge une discipline. Il marche –20 à 25 km par jour pour 10 à 12 heures de marche- ne se plaint jamais, évoque rarement la fièvre, frôle parfois la mort. Très tôt il adopte le vaste chapeau de feutre qui l'abrite du soleil et de la pluie, le veston court de toile blanche, le sampot khmer, l'ample culotte qui s'arrête aux genoux et laisse les jambes et les pieds nus, le bâton de voyageur. S'y ajoute plus tard la longue barbe qui lui vaut, ainsi qu'il l'écrit d'être traité de « père », qui rassure et augmente le respect. Nommé vice-consul à Luang Prabang en novembre 1885, Pavie ajoute un vrai talent de diplomate à ses qualités. A partir de 1888, il devient le chef d'une véritable mission à vocation scientifique, géographique et politique. On va parler dès lors de « mission Pavie ». Pavie et ses compagnons vont faire un travail considérable et relever plus de 35 000 km d'itinéraires pour une superficie de 675 000km2. Face aux Siamois, Pavie révèle son sens de la négociation faite de patience et d'obstination. Mais le rêve de Pavie, ce qui sous-tend son action pendant toutes ses années d'explorateur et de diplomate, est de faire du Laos une province de l'Indochine.

En septembre 1895, Pavie rentre en France, en pleine gloire. Il est commandeur de la Légion d'honneur et est nommé ministre plénipotentiaire. Mais ce retour cache aussi un échec, peut-être un désaveu de sa hiérarchie parisienne. Dans les ultimes négociations avec le Siam en juillet 1893, Pavie a dû s'effacer devant son ancien protecteur, Le Myre de Vilers. Ainsi que l'écrit Henri Bryois le 21 septembre 1895 : « L'un annulait l'autre, l'écrasait de son titre, de ses pouvoirs passés, de ses plaques et de ses cordons, de sa qualité de député, surtout de son exubérance vantarde et de ses gesticulations don-quichottesques. M. Pavie rentra dans l'ombre et dévora silencieusement son chagrin. Agent respectueux et soumis, homme de dignité mais ayant foi dans la justice immanente des choses -justice que je crois lente parce que boiteuse- le ministre-résident de France à Bangkok ne trahit nullement son mécontentement par la moindre attitude équivoque de mesquine bouderie, de rancune apparente, de mauvaise volonté visible. »

Pavie épouse le 25 octobre 1897 à Paris Hélène Gicquelais de trente ans sa cadette. « Notre rencontre et notre mariage » écrit Hélène Gicquelais « s'accomplirent dans la meilleure tradition romantique : d'une part l'explorateur auréolé de ses succès lointains, de l'autre la jeune orpheline et le méchant tuteur s'opposant à leur union. Mais il connaissait mal la force de volonté stimulée par l'obstacle du soupirant. » Le mariage est béni par monseigneur Vey, évêque de Bangkok, lui aussi fervent partisan du rattachement du Siam à la France. Un fils, Paul, naît l'année suivante, qui deviendra médecin et sera emporté par la tuberculose en 1940. Pavie se partage entre son hôtel particulier rue Erlanger à Paris, Dinan, sa propriété de la Raimbaudière à Thourie en Ille-et-Vilaine et des activités dans les diverses sociétés dont il est membre comme la Société de géographie, l'Ecole coloniale, la Mission laïque ou encore la Commission pour la sauvegarde et l'éducation des races indigènes. Il refuse de hautes fonctions administratives (légation de Mexico, Pékin, gouvernement général de Madagascar) et se consacre désormais à la publication des travaux de la mission.

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« Cette dernière période reste, elle aussi, consacrée à la même œuvre : c'est le classement, la mise en valeur, l'exploitation en un mot, de l'énorme travail des années passées [...]. La conscience de sa propre valeur, la compréhension complète de l'entreprise ne lui ont jamais fait défaut ; ces sentiments vous le savez, n'ont jamais été incompatibles avec la grande modestie que tous lui ont connue. Dès son retour en France, en effet, bien d'autres postes lui furent offerts. Tous les nouveaux honneurs, toutes les possibilités tentantes pour combien d'hommes de son âge même ne possédant pas son extraordinaire vitalité, il les refuse. Souvent nous l'avons entendu dire : « Je suis l'homme d'une œuvre. » A cette œuvre il s'est consacré jusqu'à son dernier jour [...] Il avait le souci d'allier la précision des faits à une présentation élégante : tout au long de l'ouvrage on retrouve ce style particulier, ce rythme de la phrase dont la recherche était aussi un nouveau travail. C'est ainsi que nous l'avons toujours vu, on peut dire jusqu'à ses derniers jours, à Paris comme en Bretagne passer la matinée au moins à sa table de travail, souvent dès 6 heures, sans connaître ces vacances qu'il aurait eu la liberté de se donner. » (Paul Pavie)

En route, Pavie prenait des notes, parfois au crayon, parfois à l'encre, sur des cahiers reliés en grosse toile brune. On y trouvait des annotations sur la faune, sur la flore, le climat, des relevés topographiques, parfois de longues réflexions sur la politique de la France, l'attitude des administrateurs locaux ou des militaires. Mais au fur et à mesure de la rédaction de ses publications, il détruisait ses cahiers. Seuls restent quelques carnets relatifs à la période cambodgienne. Pavie a envoyé néanmoins aux Affaires étrangères un journal de marche mis au propre régulièrement, accompagné de correspondance. Les publications restent dans l'ensemble très fidèles aux journaux, le style étant toutefois plus travaillé (André Masson, un de ses préfaciers, a noté un rythme de cinq pieds) et parfois plus imagé. Il est dommage que les carnets aient été détruits car ils étaient pleins de spontanéité, parfois de colère vis-à-vis de l'administration française. Etonnamment, la période cambodgienne, celle où il s'est construit, celle où il a vu le plus de destructions et de morts, occupe peu de place dans ses publications.

L'importante collection intitulée Mission Pavie est divisée en deux séries : Géographie et Voyages qui compte sept volumes et un atlas publiés de 1900 à 1919 ; et Etudes diverses qui compte trois volumes publiés de 1898 à 1904. Cette œuvre vaudra à Pavie les félicitations de nombreux hommes politiques. Le maréchal Lyautey, le général Monteil soulignent la « grande œuvre », la « belle œuvre coloniale » qu'il a accomplie. Mais le plus bel hommage reste celui de Georges Clemenceau , pourtant anticolonialiste, qui préfaça l'édition de A la conquête des cœurs en 1921 : « Pendant ma traversée vers les Indes j'ai lu les épreuves du roman vécu que forment vos entraînantes narrations, je suis resté sous le charme du meilleur livre colonial que je connaisse [...] Vous terminez votre livre par ces mots qui vous récompensent : « Je connus la joie d'être aimé des peuples chez qui je passai. » Mon cher aimé, connaissez aussi celle d'être admiré de tous les Français qui liront ces pages ; ils vous aimeront comme je vous aime et formeront avec moi le vœu que tous nos enfants connaissent votre rôle qui vous fit bénir ! je vous embrasse de tout mon cœur. »

En France, la vie de Pavie est aussi rythmée par les visites d'amis comme Brazza, Monteil, ou Binger, d'anciens protecteurs comme Le Myre de Vilers, d'Estournelles de Constant, Lecomte ou de simples inconnus qui veulent son avis avant de partir en Indochine. Il reçoit également le prince Monivong, fils de Sisowath, sorti de Saint-Cyr, ainsi que les enfants et les neveux de Deo Van Tri, et en 1905 son ancien compagnon de route, le cambodgien Keo. « Pas un jour » écrit Hélène Pavie « sa pensée ne quitta l'Indochine. En France comme à l'étranger il ramenait instinctivement ses impressions à un point de comparaison, le Laos et le Cambodge. »

Pavie meurt le 7 juin 1925 après avoir passé près de vingt ans à écrire le récit de ses explorations. On lui fait des obsèques civiles. Le sous-préfet de Dinan parle d'un homme « au robuste bon sens, à la clairvoyance fine et prudente que laissait deviner un regard tout de franchise et de clarté ». En 1930 on inaugure dans le hall d'entrée de l'Ecole coloniale une statue réalisée par Anne Quinquaud. En 1933 Vientiane accueille une statue de Paul Ducuing. Pavie y est représenté avec son large chapeau, un bâton de bambou à la main, le socle de pierre entouré de deux offrants. Statue qui se trouve aujourd'hui dans le jardin de l'ambassade de France. La même statue érigée à Luang Prabang a été vraisemblablement jetée dans le Mékong en 1975. En 1947, pour le centenaire de sa naissance, une statue est érigée à Dinan devant un parterre de célébrités, dont la princesse héritiere du Laos.

Contemporain de Brazza, « tout auréolé d'une prestigieuse légende, fortifié de l'attrait exercé sur les imaginations par les mystères du continent noir, [...] cet explorateur aux pieds nus –écrit Blanchard de la Brosse- parti des emplois les plus humbles pour parvenir aux dignités les plus hautes ne se départit jamais de la modestie de ses débuts. » Sa femme raconte que lorsqu'il rentra définitivement en France, il en eut assez d'être reconnu dans la rue et se fit couper la barbe. L'image des dernières années est celle d'un vieillard tranquille. De ce fait Pavie tomba rapidement dans l'oubli.

Pavie est un homme de la IIIe République. Libre penseur, franc-maçon, il incarne les idéaux républicains. C'est le voyageur et non le conquérant, qui part seul. « Droit, vert, sec comme un bambou » dit de lui Pouvourville qui l'a rencontré en 1888. Pavie se reconnaît à son sampot et à son chapeau de feutre. Son biographe, Jean-Laurent Gheerbrandt, en fait « un vainqueur aux pieds nus » et l'appelle « le grand humain de l'Indochine. »

La « méthode » Pavie, c'est de construire des itinéraires, en traçant de grandes lignes à explorer, en confiant leur découverte à plusieurs de ses compagnons et en leur fixant un point de rendez-vous unique, à une date donnée. C'est surtout une politique de pénétration remarquable pour l'époque, en s'imprégnant du pays et de ses populations et en refusant d'employer la force que Pavie a vue en oeuvre au Cambodge avec les colonnes militaires de pacification. Il réagit contre l'esprit d'assimilation et propose de rétablir l'organisation traditionnelle et de s'appuyer sur les chefs naturels. Pour Pavie, une telle politique permet d'épargner des vies. Cette approche, utilisée dans le même temps par Pennequin au Tonkin –les deux hommes ont parcouru ensemble la Rivière noire et s'étaient liés d'amitié- ne fut pas toujours bien comprise par l'administration du quai d'Orsay.

« Pavie est profondément humain, mais ce n'est ni un sentimental ni un naïf. Sa carrière et ses actes font preuve d'une lucidité parfaite, et d'une vue très exactement au point des buts qu'il se propose. Ceux-ci sont d'accord avec la noblesse de son caractère, mais, pour les atteindre, il n'hésite pas à employer les ressources d'une psychologie fort adroite et rien moins que candide. En le suivant dans sa mission qui à ses modestes débuts semble procéder de l'intuition, on le voit, au fur et à mesure que ses relations s'élargissent et le font pénétrer dans les sphères supérieures de la société s'élever au niveau de l'action réfléchie et volontaire. Il prend dans ses aptitudes à obtenir ce que sa conscience et sa raison estiment juste et vrai la confiance de la foi, mais son humilité qu'il a confondue au début avec la timidité, le préserve de la suffisance, et il ne cherche jamais à abaisser l'adversaire.»(Petit-Huguenin)

Auguste Pavie se disait parti à la conquête des coeurs. Une des plus belles anecdotes sur l'attachement des Laotiens pour Pavie est celle rapportée par Lefèvre-Pontalis sur une ancienne prisonnière des Siamois ramenée de Laï Chau et venue déposer aux pieds de son libérateur, en guise de remerciements, la robe thaï qu'elle portait à l'époque de sa captivité.

« Tous nos compatriotes d'Indochine sont unanimes à reconnaître que jamais un Européen n'a fait preuve d'autant de volonté, d'habileté et d'endurance que Pavie pendant toute cette mission dont la durée dépasse celle des voyages d'exploration les plus célèbres et les plus longs. Et tous ces travaux que l'on peut dire renouvelés d'Hercule, mais d'un Hercule qui aurait substitué la patience tenace à la force brutale, la prudence réfléchie à l'impétuosité aveugle ont été accomplis au moyen de cette douceur prenante qui faisait naître en foule les dévouements autour de Pavie [...] Quelles que soient les fatigues, les peines, les maladies qu'ils aient endurées en sa compagnie, il n'en est pas un seul qui ne parle toujours avec enthousiasme du Chef et qui ne rêve de reprendre avec lui le chemin du Laos ou de la frontière de Chine [...] dans tous les villages que j'ai visités, les habitants conservent pieusement le souvenir du Français « à la longue barbe de vieillard » si accueillant et si serviable qui soignait avec tant de sollicitude les malades qu'on lui amenait. Aucun de ceux qui l'ont connu en Indochine, Européen ou indigène, ne peut s'imaginer qu'il ne reviendra plus parmi eux [...]. Il aimait trop ses Khmers et son Laos me disait un chef de village pour les avoir définitivement abandonnés. Le mal du pays le prendra tôt ou tard et nous le verrons un soir venir nous demander l'hospitalité comme jadis avec son grand chapeau, son veston blanc et son sampot ». (F. Mury)

Pavie était très conscient de son œuvre. En 1886 il écrivait à sa sœur : « Je marche à ma destinée et ai foi dans moi-même. » Peu avant sa mort il disait : « On ne se rend pas compte encore de ce que j'ai fait. Quand on me découvrira, je ne sais pas quand, dans 20, dans 50 ans peut-être, on sera bien étonné de tout ce que j'ai accompli. »

Portraits d'Auguste Pavie

« Il paie peu de mine au 1er abord M. Pavie. Maigre, d'aspect débile, d'une taille au dessous de la moyenne il a l'air comme il se plaît à le dire lui même d'un « bien chétif personnage ». Mais à un examen plus attentif se révèlent sous cette apparence de faiblesse physique des trésors d'intelligence mis au service d'une énergie, d'une force de volonté sans pareille. Depuis plus d'un an M. Pavie a vécu seul à Luang Prabang sans relations avec le monde civilisé, sans provisions, presque sans vêtements. Les Siamois dont sa présence dans cette ville contrariait les desseins se sont fait jeu d'intercepter tous les envois qui lui étaient destinés. Ainsi pendant de longs mois il a été en butte à d'incessantes vexations, condamné à une nourriture grossière, réduit à marcher nu-pieds, n'ayant pour se vêtir que quelques pauvres loques usées. Mais toutes ces privations il les a supportées avec une belle fierté. Avec cela causeur, aimable, enjoué, esprit curieux de toutes choses, copieusement renseigné sur toutes les questions qui se rattachent à notre système colonial, il faut entendre avec quelle chaleur communicative le vaillant diplomate plaide la cause française au Laos et au Tonkin. Et quand dans une joie de parler à cœur ouvert au milieu de visages amis M. Pavie oublie les dangers courus, les fatigues passées pour rendre hommage à l'énergie de notre chef et vanter, sans arrière pensée d'ironie notre « glorieux » fait d'armes du matin, nous nous sentons pris d'une modestie bien légitime. Comme elle est facile au prix de la sienne notre tâche à nous qui marchons en nombre, suffisamment pourvus, solidement armés, pareils en somme à une incarnation vigoureuse de la force. ! aussi nous rangeons-nous respectueusement simples soldats que nous sommes autour de ce persuasif, de ce conquérant par le verbe, dont la parole d'enthousiasme a le don de convaincre et de charmer . » (Pierre de Séménil, 1888)

Portraits d'Auguste Pavie

« Les Laotiens examinaient cet occidental de taille moyenne mais alerte et barbu comme un seigneur légendaire du théâtre chinois. En ville, bien pris dans son dolman de toile blanche, M. Pavie ne manquait pas de prestance, mais les bateliers répétaient volontiers que pendant le voyage cet européen aimait à se draper d'un sampot et qu'il se coiffait d'un chapeau de paille démesuré. Alors il marchait pieds nus, et vite, et longtemps. Souvent, sans jamais hausser le ton, mais payant d'exemple, il avait entraîné sur les sentiers les coolies ou les porteurs exténués par le trajet de la matinée. Et cet homme simple trouvait suffisante la nourriture du pays. Chaque jour on considérait le personnage avec plus d'intérêt. Sa douceur, sa discrète affabilité rassuraient les habitants [...].

On ne voudrait pourtant pas en finir sans mettre en évidence les qualités paysannes du personnage. Sa dureté pour soi, l'austérité de son existence, de sa nourriture ; sa résistance à la fatigue, à la fièvre, ce sont là des qualités des hommes de chez nous. Elles l'ont servi. Les travailleurs de la rizière comme ceux des montagnes le reconnaissent pour un des leurs. La vie de la terre et les habitudes qu'elle impose créent de ces fraternités. On a vu Pavie se confier sans rameurs aux rapides du Mékong, on l'a vu continuer sa marche sous la fusillade, mais c'est surtout le côté quotidien de son courage, sa constance dans l'obstination qu'on doit souligner. La peine à prendre ne l'arrête jamais. L'idée ne lui en vient pas plus qu'à un cultivateur d'interrompre sa moisson. Il devait par là dérouter les Siamois. Se tenir à l'abri durant la saison des pluies c'était bon pour eux. Lui, jamais la maladie ne l'a dispensé de lever des itinéraires, on sait par quels chemins. Elle ne l'a même pas distrait de la beauté des sentiers méos. Les plantes, les animaux, les gens de la campagne, leurs croyances, leurs coutumes, tout ce qui tient à la terre suscite son intérêt et son amour. Ecrivain très pénible, chroniqueur souvent amphigourique à la syntaxe incertaine, Pavie trouve des traits charmants pour évoquer l'existence au milieu des Laotiens. Les gaucheries de sa phrase, l'agacement de voir défraîchir le plus épique des sujets par un parti pris littéraire si puéril qu'il en devient presque attendrissant, tout cela disparaît sitôt le livre fermé » (Bernard Bourotte, 1939).

Portraits d'Auguste Pavie

« Il était, dit un Cambodgien, ardent à apprendre et prompt à comprendre et à faire comprendre. Il s'intéressait à tout, aux pierres comme aux hommes. Dans des pays façonnés par le bouddhisme, religion qui bannit la violence, il sent d'instinct que la colonisation n'est pas une question de force et il prêche d'exemple. Ce n'est pas un fonctionnaire diplômé, mais en instituant une France de labeur et de bonté au Laos et l'Ecole cambodgienne à Paris, il ouvre une voie à laquelle on reviendra un jour, pour chercher la fusion ou l'accord des humanités sanscrito-pâlies et des humanités greco-latines [...] pourquoi ne chercherait- on pas dans le premier métier qu'a exercé Pavie la formation de son génie colonisateur ? établir et réparer sans cesse une ligne télégraphique à travers la jungle, dans la montagne et la forêt, n'est-ce pas pour un Pavie se préparer à tisser et à renouer sans cesse le fil fin, quasi imperceptible, qui à force de patience couvrira d'un réseau serré d'explorations toute l'Indochine et fera communiquer les hommes entre eux » (Charles-André Jullien)

« Un Français survint, petit de taille, ancien postier, Auguste Pavie ; il avait fait le tracé de la ligne télégraphique Phnom Penh Bangkok et montré de telles qualités qu'on le chargea ensuite de mission. Il passe, recrute des Cambodgiens, se met en route sous un chapeau de feutre à larges bords et marchant sur sa barbe, ce qui n'avait pas d'importance parce que cet explorateur conquérant allait pieds nus. Après avoir parcouru le Cambodge, il monte au Laos... le traverse du nord au sud, faisant la carte, sans une arme dans ses bagages, racontant le soir à l'étape des histoires et plantant de temps en temps un petit drapeau à trois couleurs. Après quelques années de cette promenade, il se trouve que toute la terre du Laos a collé aux pieds « déchaux » de cet évêque laïc et est devenue française. » (Georges Groslier dans Eaux et Lumières cité par Eugène Vaillé conservateur du Musée postal en 1947)