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LE SIAM

Le Siam sous le règne de Rama V

A la fin du XIXe siècle, le Siam entre dans la modernité. Le groupe des élites favorables à la modernisation – c'est-à-dire à une certaine occidentalisation du pays – l'emporte définitivement sur les traditionalistes opposés à cette ouverture. Une première victoire avait été l'arrivée sur le trône dès 1851 du roi Rama IV, considéré comme le prétendant favori des Occidentaux. Celui-ci, alors âgé de 47 ans, allait régner dix-sept ans. Il donna l'impulsion initiale, en ouvrant le commerce du Siam aux Anglais puis aux autres nations européennes. Mais surtout il réussit à inculquer ce désir de modernité à ses enfants, et notamment à son successeur le prince Chulalongkorn, le futur Rama V (1868-1910). Chulalongkorn est le premier roi de Siam à faire des voyages à l'étranger : à Singapour, en Indonésie, en Inde, et même deux fois en Europe. En 1897, après son premier voyage en Europe, il déclare qu'il est « prêt à faire tout ce qui était en son pouvoir pour que le Siam soit un pays libre et moderne ». La réforme était devenue nécessaire dans tous les domaines, économique, administratif, juridique. Le roi Chulalongkorn prend des mesures radicales pour modifier la structure sociale du Siam. Ainsi, progressivement, entre 1874 et 1905, il abolit les diverses formes d'esclavage. Le roi s'appuie sur des conseillers occidentaux mais également sur son entourage familial. Ses frères, le prince Damrong Rajanubhab (1862-1943), ministre de l'éducation et de l'intérieur, ou le prince Devawongse (1858-1923), ministre des affaires étrangères, vont jouer, à ses côtés, un rôle essentiel dans cette politique de modernisation du royaume et de sauvegarde de l'indépendance du Siam.

L'Angleterre est quasi omniprésente au Siam. L'ouverture du royaume au commerce anglais est un objectif du gouvernement de Londres depuis le début de la décennie 1820. Un premier ambassadeur anglais est envoyé à Bangkok en 1821 sous le règne du roi Rama II (1809-1824). Deux autres missions suivent, en 1825-1826, puis en 1850, sous le règne du roi Rama III (1824-1851). L'accord signé en juin 1826 n'était à l'évidence qu'une première étape. En 1855, quatre ans après l'intronisation du roi Rama IV, un nouvel ambassadeur britannique, John Bowring, alors gouverneur de Hong Kong, réussit à signer un traité d'amitié et de commerce qui ouvre très largement le pays aux Anglais : les sujets britanniques peuvent s'installer dans le pays, y acheter des terres tout en bénéficiant d'un statut d'exterritorialité. Les années suivantes, la plupart des pays occidentaux – dont la France en août 1856 – signent des traités équivalents.

La France ne réagit pas devant l'emprise de l'Angleterre, à qui le roi laisse toute liberté dans le domaine économique. Seul Jules Harmand, consul à Bangkok de 1881 à 1883, essaie d'attirer l'attention du quai d'Orsay. « Les Anglais établis à Xieng Maï seraient bientôt en effet, au moins moralement, les maîtres de la vallée du Mékong et de l'importante position de Luang Prabang. Coupés ainsi du grand fleuve indochinois, menacés comme nous le sommes en outre de voir si l'on ne se préoccupe pas plus activement du Siam l'Angleterre accaparer le protectorat de ce royaume et amener ses canonnières sur le Grand Lac du Cambodge, que notre imprévoyance a maladroitement laissé couper en deux par une frontière fictive, notre situation en Cochinchine et en Annam deviendrait des plus précaires.»

La France, qui a acquis l'Annam et le Tonkin doit définir et protéger ses frontières. Sa situation est encore fragile. Elle ne peut recourir à la force, car l'opinion publique ainsi que la majorité du Parlement sont hostiles à toute nouvelle conquête coloniale. En 1893, la France reprend sa politique d'expansion et devient pour le Siam une menace militaire et politique. Une majorité des observateurs est persuadée que le Siam va soit être partagé entre les Français, qui prendront toute la partie orientale, et les Anglais, qui rêvent de rattacher leur colonie birmane aux Etats malais, soit devenir entièrement français. Devant cette menace, une des grandes habiletés des dirigeants siamois est de ne pas s'appuyer exclusivement sur l'Angleterre, -même si le puissant conseiller pour le commerce est toujours un Anglais-, mais de faire appel à plusieurs nations. Le roi s'entoure de conseillers originaires du Danemark pour la gendarmerie et la marine, du Japon pour la sériciculture, de France et de Belgique pour la justice, d'Italie pour les beaux-arts... Le conseiller général est longtemps un Belge, Rolin Jacquemyns (certes plutôt anglophile), et les deux suivants des Américains.

La crise de 1893 va modifier les relations franco-siamoises. La perte de ses droits par le Siam sur les territoires de la rive gauche du Mékong va entraîner des changements politiques. Le roi accélère sa grande réforme administrative et demande l'appui de l'Angleterre. L'intervention anglaise dans le conflit opposant le Siam à la France permet la signature de la convention de 1896, entre la France et l'Angleterre, qui garantit l'indépendance et l'intégrité du Siam.

La cour de Bangkok fait l'objet de descriptions dans les journaux de Pavie et de ses compagnons, témoins de la lutte de pouvoir qui déchire la famille royale. En effet contrairement aux usages des pays d'Asie où la couronne revient au frère, le roi du Siam veut faire lui succéder son fils aîné. Il écarte donc ses frères et demi-frères : les uns sont pourvus d'une charge lucrative, « les autres d'une mission soit à l'intérieur pour aller juger les contestations susceptibles de compenser amplement les fatigues du voyage, soit à l'extérieur pour aller étudier l'organisation administrative et politique des provinces soumises à la domination d'une puissance européenne, études que le trésor royal rémunère largement ». A la cour ne restent que ceux qui ont des charges ministérielles, comme le Ong Noï, le plus jeune frère du roi, commandant en chef des troupes, et le prince Devawongsé, ministre des affaires étrangères de 1885 à 1923, le plus proche conseiller du roi et le principal adversaire de Pavie. « Le prince Devawongse plutôt chinois que siamois d'origine a cette intelligence vive mais sans profondeur de certains annamites (Petrusky par exemple). Il est habile à tous les jeux ; en le montrant il pense qu'on observera que cette habileté en indique d'autres. Des considérations sérieuses ne prennent pas toujours son attention, tandis que d'autres insignifiantes le feront hésiter, modifieront ses décisions. Profondément fourbe, le mot doit être souligné, son visage imberbe souriant, les jeux de sa physionomie tour à tour calme, enjouée, son air modeste, effacé, l'aident singulièrement à duper ceux sans défiance. S'il ne réussit pas à convaincre, s'il échoue dans la discussion, s'il n'est plus maître de cette physionomie, la colère ou le dépit s'y laissent voir tout aussi bien que l'inquiétude ou la crainte. Bien convaincu d'une supériorité que les autres princes ne contestent pas, d'une vanité extrême, il s'ingénie à trouver d'autres solutions que celles, si sages qu'elles soient, qu'on lui propose ; depuis 10 ans qu'il est au pouvoir sa volonté a été faite et toujours trouvée bonne, les louanges des Européens ne lui ont pas manqué. » (Pavie)

Carte du Siam