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LE SIAM

L'image de Pavie dans les documents thaïs

Trois événements dans lesquels le rôle de Pavie est incontestable ont eu des conséquences sur le Siam : la construction de la ligne télégraphique entre Phnom Penh et Bangkok, l'occupation des Sipsong Châu Taï par les Français, enfin la crise franco-siamoise de 1893 et l'occupation des territoires sur la rive gauche du Mékong par les Français.

Certains historiens thaïlandais présentent l'action de Pavie de façon objective. C'est le cas de J. Sathapanavathana : « Pavie a joué un rôle important dans la construction de l'impérialisme français dans l'Asie du Sud-Est. Il est arrivé, pour la première fois en Indochine, en tant que sergent de l'Infanterie de Marine. En 1868, il est entré comme employé dans les Télégraphes. En 1871, il est allé travailler à Kampot. En 1883, il est engagé par le gouvernement siamois pour construire la ligne téléphonique entre Bangkok et Battambang. En outre, Pavie a été chargé d'explorer le Cambodge et le Laos. Sa mission est bien connue sous le nom de "Mission Pavie". Pavie lui-même est plein d'ambition. Il a fait des recherches sur les espèces tropicales de plantes et d'animaux. » Le vice-amiral Ch. Pujjusanondha et le capitaine de vaisseau S. Chantanee font état de la nomination de Pavie comme vice-consul de Luang Prabang sans y ajouter de jugements personnels : « Le 7 mai 1886, la France et le Siam ont signé l'accord de Luang Prabang, permettant à la France de faire du commerce et de construire un consulat à Luang Prabang. Pavie y a été nommé vice-consul pour surveiller le mouvement des Siamois dans les territoires laos. Il a également été chargé de faire des explorations et des cartes de ces territoires pour permettre la délimitation des frontières entre la France et le Siam dans l'avenir. »

Cet aspect objectif a même parfois un accent admiratif. Il se trouve dans quelques passages assez courts. En parlant de Pavie en tant qu'employé de l'installation télégraphique, S. Charnchalerm ne cache pas son admiration : « La France a désigné un ingénieur extraordinaire qui connaît bien le khmer tant à l'oral qu'à l'écrit. C'est Auguste Pavie qui est à la fois diplomate, explorateur, aventurier et homme politique. Bref, c'est un homme polyvalent. Il a étudié la géographie et l'histoire des pays de la péninsule indochinoise. Grâce aux cartes, il connaît le Siam mieux que les fonctionnaires siamois qui ont entendu parler de leur pays sans avoir vu de cartes. » P. Duke souligne l'habileté de Pavie lors de ses négociations avec le prince Devawongse : « Pavie qui était beaucoup plus prudent a montré au prince Devawongse qu'il ne pouvait rien lui proposer en ce qui concerne la délimitation des frontières parce que les cartes qu'il devait faire n'étaient pas encore terminées. » Si l'on croit ce qu'écrit un contemporain, Chao Phraya Surasak, dans sa lettre adressée au roi Chulalongkorn, du 25 juin 1893, Pavie était un homme raisonnable et pacifique : « M. Pavie a donc dit que ceux qui aspiraient en effet à la guerre [...] étaient des officiers français parce qu'ils pensaient pouvoir être promus. Les Français étaient très fâchés contre eux. Et l'origine des conflits était minime. Si l'on avait pu s'en arranger dès le début, il n'y aurait pas eu de problèmes. Les Siamois ont pensé que les problèmes des frontières dépendaient des idées de Pavie et de quelques autres. Mais enfin, ils se sont rendus compte que ça dépendait uniquement du gouvernement français. Quant à M. Pavie, il avait témoigné de beaucoup d'estime envers Son Altesse, et il avait l'intention de ne pas pousser les conflits plus loin. »

A côté de ces rares écrits et témoignages objectifs et même admiratifs, il en existe d'autres, de loin les plus nombreux, qui sont très critiques pour Pavie, mettant en avant sa malhonnêteté, son esprit de ruse, son absence de scrupules.

P. Duke rapporte les paroles du prince Devawongse traitant Pavie de malhonnête : « Le prince a aussi exprimé ses sentiments sur Pavie en disant qu'il n'avait pas tenu sa promesse de nous apporter, au mois d'août, les cartes et les plans de travail qu'il avait faits. Mais il a retardé la rencontre jusqu'au mois de mars. Malgré la promesse, Pavie n'est pas venu à Bangkok pour régler ces problèmes. » S. Charnchalerm a la même opinion. Quand il parle de l'occupation des Sip Song Chau Taï par les Français, il écrit : « Pendant ce temps, Pavie en tant que consul français est allé voir Phraya Nondhaburi. Il lui a demandé la permission d'aller joindre les troupes françaises qui sont venues de Lao Kai de l'Annam. On peut noter qu'à ce moment-là, Pavie reconnaissait la souveraineté siamoise. Mais un peu plus tard, il a dit que les Sib Song Chau Thaïs étaient les possessions de l'Annam et que la France avait hérité ces droits de l'Annam. »

Par ailleurs, pour les Siamois, le combat de Paknam n'aurait pas eu lieu si Pavie avait exercé sa fonction avec droiture. Avant que l'Inconstant et la Comète ne fassent leur entrée dans le Ménam, « [Le prince Vadhana] [représentant du Siam à Paris] a réussi à convaincre Develle, ministre des Affaires étrangères françaises de donner un contrordre. Develle a donc envoyé, par l'intermédiaire de Pavie, une dépêche annonçant aux bâtiments de guerre français de ne pas faire leur entrée dans le Ménam. [...] Mais Pavie a utilisé une ruse pour que la dépêche ne parvienne pas à temps aux mains des commandants des deux bâtiments. Il l'a mise dans le sac de courrier [...]. Il a embarqué sur un bateau pour amener le sac aux deux bâtiments (le 13 juillet 1893) sans rien dire du nouvel ordre de Develle. Par conséquent, les deux bâtiments n'ont pas reçu le contrordre et ont agi selon l'ordre ancien. Cela a beaucoup plu à Pavie parce qu'il voulait que la France et le Siam entrent en guerre. »

Une des tactiques de la France pour étendre son influence sur les territoires sur la rive gauche de Mékong était d'envoyer des agents commerciaux français dans les villes aux confins du Siam. « Les centres commerciaux que Pavie a construits n'avaient pas de marchandises nécessaires à la vie quotidienne. Quant aux agents commerciaux, ils n'étaient que des voyous doués d'espionnage et de terrorisme, qu'on pouvait appeler purement et simplement "des voyous parisiens". C'est par exemple le cas de Champenois. » M. Chumsay écrit : « Après avoir envoyé Pavie à Luang Prabang, la France a également envoyé des espions dans les territoires sur la rive gauche du Mékong en disant qu'ils étaient des marchands [...] En fait, ces Français étaient des hommes de Pavie. Sous les traits de marchands, c'étaient des agents secrets chargés de chercher des nouvelles dans les territoires sur la rive gauche. »

Une autre accusation fait de Pavie un colonisateur se cachant sous un diplomate. En parlant de l'occupation des Sip Song Chau Taï par Pavie, S. Charnchalerm écrit : « Après avoir rencontré Ong Ba, un chef des Hôs, Pavie a enlevé son masque de diplomate pour devenir le colonisateur. Il a essayé de convaincre Ong Ba pour que ce dernier accepte le protectorat français. Et si Ong Ba acceptait sa proposition, Pavie l'amènerait à Hanoi. Mais Ong Ba a refusé. » S. Thirasaswat parle de Pavie de la même façon : « En 1892, Pavie est rentré au Siam. Cette fois, il portait le titre de "consul de Bangkok". C'était, en ce moment, le titre le plus élevé des diplomates français au Siam. La politique de la France que menait Pavie était de soumettre, à tout prix, les territoires sur la rive gauche de Mékong. »

Enfin Pavie est « un terroriste et l'ennemi juré des Asiatiques, en particulier des Laos et des Siamois », écrit S. Thavornsuk : « Un homme pareil ne devrait pas être diplomate parce qu'il a provoqué des rancunes et des haines chez les Laos et les Siamois. Il n'était aucunement là pour établir des relations. On peut le qualifier de diplomate terroriste. Il était quelqu'un qui a troublé la tranquillité, la paix et les relations internationales. M. Pavie n'était compétent que comme colonisateur. Il était bon à être maudit des gens de tous les coins du monde. Il ne faut pas que les autres diplomates cherchent à le prendre comme exemple. »

Pour les Siamois, la France pays puissant, a sans pudeur et par tous les moyens persécuté le Siam, provoquant la perte des biens et de la vie des gens et l'annexion de territoires qui avaient environ une superficie totale de 467 500 kilomètres carrés. Ce qu'a fait la France au Siam ressemble à ce que fait le loup à l'agneau dans la fable de La Fontaine ainsi que l'explique P. Tuck dans The French Wolf and the Siamese Lamb. Ainsi lorsque l'on parle des relations franco-siamoises sous le règne du roi Chulalongkorn, la France est mal vue. Mais c'est aussi une attitude qu'ont les Siamois envers Pavie lui-même : « Celui-ci était un facteur important qui, plus que les autres, a contribué à l'annexion des possessions siamoises à la France. » Ainsi, Pavie est devenu, pour la plupart des Siamois, un ennemi juré.

Il faut bien sûr tenir compte du nationalisme des auteurs. Ainsi S. Charnchalerm auteur de Mission Pavie. Pavie, celui qui avale le Mékong écrit :  « Par une politique malhonnête et grâce à sa puissance, la France a réussi à s'emparer du Cambodge. Puis en utilisant le Vietnam comme base d'expansion, elle s'est emparée des territoires sur la rive gauche du Mékong, qui sont le royaume lao où la population est de même race et de même sang que nous. [...]. Le mécontentement et la haine qu'éprouvent les Siamois envers la France sont profondément gravés dans nos cœurs. »

Carte du Siam