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LE SIAM

Les Siamois vus par Pavie et ses compagnons

Entre Pavie et les Siamois, derrière une façade polie, l'hostilité est très grande et les griefs s'accumulent. Les récits de Pavie et de ses compagnons décrivent constamment les heurts avec les autorités siamoises. A Luang Prabang Massie y est vivement confronté : « Ce qui frappe le plus les personnes qui résident ici c'est l'hostilité continue de l'esprit siamois vis à vis de la France et la continuelle application des représentants à Luang Prabang du gouvernement siamois à entraver notre développement et à profiter du répit que laisse la question du règlement des frontières pour asseoir solidement l'autorité siamoise là où elle était incertaine et discutable et l'étendre sur les points où jusqu'à maintenant elle ne s'était jamais manifestée. Le général siamois qui commande à Luang Prabang est un homme d'une intelligence fort au-dessus de la moyenne de celle des Asiatiques, d'une volonté continue qui frotte à la civilisation européenne, bien conseillé et conseillé sur place, sait se rendre un compte exact de notre situation et en profiter chaque jour pour augmenter ici la puissance de Siam, en utilisant pour cela notre position particulière qui nous oblige à rester vis à vis des Laotiens témoin muet de chaque menu empiètement de Siam sur l'ancienne liberté du Laos et auxquels nous paraissons ainsi donner la consécration ».

En fait la politique de résistance des Siamois se traduit par de perpétuelles tracasseries qui émaillent le quotidien des Français. Pavie est sans doute celui qui en souffrit le plus. Au tout début de son séjour à Luang Prabang, les Siamois le maintiennent dans un profond isolement et dans un dénuement désobligeant pour son image : « Les instructions formelles que le commissaire a apportées de Bangkok étaient de m'isoler absolument, d'interdire à tout indigène l'accès de ma maison. Je continuerai à considérer cette façon de faire comme enfantine et servant bien plus notre influence qu'elle ne lui nuit et je ne doute pas que le malheur qui a éprouvé Luang Prabang par l'incroyable suffisance des agents siamois ne soit le point de départ de l'établissement sérieux de l'influence française.» « Le gouvernement de Bangok me forçant à parcourir la route à pied, en m'obligeant à recourir aux moyens de transport les plus coûteux et les plus difficiles a évidemment pour but de diminuer l'importance de ma mission et aux yeux des mandarins et aux yeux des gens du pays.» Pavie est loin d'être dupe : « Le gouvernement dont vous êtes le représentant ici se conduit à mon égard depuis 2 ans d'une façon dont le mien a l'appréciation mais qui me commande de ne rien accepter de lui. Si je manque de provisions c'est qu'une première fois mes bagages ont été brûlés à Luang Prabang ;  c'est aussi qu'en second lieu celles envoyées pour remplacer celles détruites sont retenues depuis 6 mois sur les bords du Ménam » dit-il au commissaire siamois de Luang Prabang le 16 mars 1888.

Une autre tactique des Siamois est de surveiller sans cesse les membres de la mission. « Feinte ou réelle la sollicitude quasi maternelle dont ils entourent par ordre les officiers de la mission ne les laisse pas un seul instant libres de leurs mouvements sans contrôle » écrit Cupet. « Veut-on prendre un sampan léger pour traverser la rivière ou visiter un point quelconque, impossible, le mandarin est toujours là, ou l'interprète ou quelqu'un de sa suite. Il prétexte que le bateau que l'on a choisi n'est pas assez confortable, objecte qu'il peut chavirer et tremble déjà à l'idée que l'un des officiers peut se noyer. Il fait alors réquisitionner un sampan par une autorité quelconque : on perd ainsi un temps infini à l'attendre et l'on met en mouvement 20 personnes dont la moitié au moins vous accompagne. Impossible également de faire un pas de jour ou de nuit sans être flanqué de deux soldats qui sous prétexte de vous escorter pour empêcher les chiens de vous mordre, les serpents de vous piquer ou les buffles de fondre sur vous, vous suivent comme votre ombre ce qui est toujours fort gênant. »

Les Siamois interdisent également aux populations toute aide matérielle aux Français, comme à Xieng Khong, en 1894, où Lefèvre-Pontalis et Macey ont fort à faire pour s'installer. « Pas d'eau ni de bois pour la cuisine, pas de nattes pour nous étendre, et la maison est ouverte à tous les vents...Cette résistance est du type connu. Il faut la briser sans retard car elle est l'œuvre des Siamois qui s'attendaient à voir arriver ici un agent sans expérience. Comme je le prévoyais la question des vivres est grave. Les habitants ont reçu le mot d'ordre et comme il n'y a pas de marché pendant la saison des pluies c'est à 1 heure d'ici au nouveau village Lu que nous sommes obligés d'envoyer notre personnel pour trouver quelques légumes. »

Lorsque les relations sont moins tendues, devant une attitude amicale, Pavie et ses compagnons restent méfiants. A Nan où le commissaire siamois est le fils d'un ancien ministre à Paris, « c'est la forme polie et même gracieuse qui prévaut ici ; mais sous ces formes félines on voit bien percer les faux-fuyants siamois.»

Les compagnons de Pavie, contraints à l'affichage d'une attitude diplomatique, se vengent dans leurs écrits par des portraits cruels des Siamois rencontrés. C'est à Vang Kham, sous la plume de Malglaive, celui de l'officier qui « daigne à peine se déranger pour nous accueillir mais se croit obligé de me favoriser d'un sourire qui montre, ô miracle, une formidable endenture parfaitement blanche dans sa figure terreuse. S'il ne chique pas il doit fumer : son grand corps maigre est surmonté d'une grosse tête soigneusement huilée et peignée, qu'illuminent deux grands yeux sombres de fumeur fiévreux. L'impression est complétée par le tic nerveux qui secoue constamment les deux mains longues et mates qu'il cherche vainement à tenir jointes par contenance». Ce sont les Siamois de Kammon en 1891 contre lesquels Rivière exprime une violente colère : « Je ne rapporterai pas ici ces discussions décousues avec des gens qui semblent considérer la migraine comme une maladie consécutive à l'emploi de la logique. La mauvaise foi la plus audacieuse, les contradictions les plus cyniques jointes à une outrecuidance et à une insolence véritablement insupportables constituent les procédés ordinaires des Siamois du Cam-Mon [...] Je ne reviendrai pas sur le ridicule des Siamois et sur leur sotte prétention de pratiquer les usages européens qu'ils ignorent. C'est ainsi qu'on nous apporta pour commencer le repas un récipient bizarre contenant une soupe invraisemblable où baignaient deux cuillers sans doute oubliées depuis la réception de l'année dernière. »

Cependant, Pavie a évolué tout au long de ces années. Le simple voyageur est devenu un fin diplomate. Il se sert alors de l'attitude hostile des Siamois pour construire sa propre image vis-à-vis des populations et des chefs laotiens. En novembre 1887 il propose une politique nouvelle : « Ne demandons rien à Siam que ce qu'il ne peut refuser. Laissons-le s'épuiser sur nos frontières, avançons y sans précipitation mais sans hésitations ; lorsque nous tiendrons Laï et Theng nous n'aurons plus besoin de son assistance pour notre approvisionnement et notre prestige sera tel dans le nord laotien qu'il faudra bien qu'il compte et se fasse plus accommodant ; si nos compagnons indigènes ont souffert aussi dans cette course ils savent qu'ils n'ont pas été les seuls et ont cette satisfaction de pouvoir dire qu'avec nous on ne recule pas et sauront bien faire partager cette conviction aux habitants du pays où nous allons bientôt être. » En fait il s'inspire de l'attitude des Siamois  : « Certains des Siamois n'imaginant pas que la vérité fut mon seul langage pour m'annihiler me faisaient passer pour un redoutable interlocuteur racontant à tous que si l'on voulait savoir ma pensée il ne fallait pas croire à ma parole mais à l'opposé. Cette grosse erreur dans l'appréciation de mon caractère fut étonnamment à mon avantage. Depuis les années que je voyageais mes bons Cambodgiens m'avaient expliqué que la ruse était l'arme des Siamois, que leurs adversaires tout en le sachant étaient leurs victimes tant était parfait leur génie du faux ; qu'en ces conditions en ne mentant pas je risquais toujours de me voir battu. J'avais répondu : « Je ne puis tromper, genre difficile et très méprisable. On croit que je mens, je n'y puis rien faire mais de le savoir quelle force pour moi. »

Carte du Siam