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LE LAOS

La situation politique de la région.

Pavie, après avoir recruté du personnel à Phnom Penh, arrive le 19 mars 1886 à Bangkok. Devant les obstacles mis par les Siamois à son départ pour Luang Prabang, il ne peut quitter la ville que le 30 septembre. Il emmène avec lui huit Cambodgiens et deux domestiques.

La situation qu'il découvre est un véritable imbroglio. Le Siam a pris pied dans une partie du Laos. En 1830 il a annexé l'état de Vientiane, déporté une partie de la population à l'ouest du Mékong et imposé un tribut à la principauté de Luang Prabang. Le nord-est du Laos est sous la dépendance de l'Annam. Les Anglais occupent la Birmanie depuis septembre 1885. Les ambitions de l'Angleterre qui s'intéresse aux principautés du haut Mékong, sont grandes ; elle souhaite également étendre son commerce jusqu'au Yunnan. Les Sip Song Panna (douze mille rizières) sur le haut fleuve sont tributaires de la Chine et de la Birmanie ; les Sipsong Châu Taï (douze cantons) sur les confins de la Rivière noire, tributaires de l'Annam, sont aux mains de chefs héréditaires. Les Hua Phan (six cantons), à l'est, et les Pou-Euns (Tran Ninh), au sud sont aussi tributaires de l'Annam. La Chine quant à elle est agitée depuis plusieurs années de mouvements de révolte. Des groupes armés traversent les zones frontalières, pratiquent la contrebande d'armes et d'opium, les enlèvements, terrorisent les populations. Ce sont les Pavillons noirs, jaunes ou rouges en fonction de la couleur de leurs bannières. La complexité territoriale de la région, où de petites principautés sont les vassales de plusieurs états, est immense et les risques d'un conflit, considérables.

Le royaume de Luang Prabang où vient d'être nommé Pavie, est à la fois tributaire du Siam, de l'Annam mais aussi de la Chine pour des territoires au nord du pays. Mais le Royaume du million d'éléphants a cessé de payer son tribut (un éléphant) à la Chine depuis 1856 tout comme à l'Annam. A la fin de l'année 1886, le roi du Siam envoie une expédition forte de 5000 hommes au Laos pour lutter contre les Pavillons noirs. Son objectif est aussi de délimiter les frontières avec ses voisins. En prenant pied dans le Laos il a renforcé sa position. Il sait que s'il réussit, il constituera un bloc thaï homogène.

Etendre sa souveraineté signifie pour le roi du Siam, Rama V, connaître son territoire, ses frontières. C'est le passage obligé pour entrer dans la modernité. Pour cette raison, depuis 1884, ses troupes sont toujours accompagnées de cartographes. La délimitation des frontières entre la France et le Siam va durer de nombreuses années. Plusieurs régions sont concernées. Si depuis le traité de 1867 les provinces de Battambang et d'Angkor font partie du Siam, la question de la délimitation au sud-est entre la mer et le grand Lac est toujours en suspens. Reste aussi le Mékong avec certaines villes auxquelles le Siam est attaché, dont Luang Prabang. En 1884 le roi a chargé l'anglais Mc Carthy qui est à son service d'aller relever la carte du territoire de Luang Prabang et « des pays encore inexplorés dans le bassin du Mékong jusqu'à la ligne de partage des eaux qui forme de ce côté la limite des possessions où notre autorité est respectée et constitue une frontière convenable et véritablement naturelle. » Le consul Lorgeon réagit immédiatement et répond : « ... Je me vois forcé tout en assurant votre Excellence des dispositions conciliantes du gouvernement de la République française de réserver de la manière la plus formelle les droits de l'empire d'Annam et de la France en ce qui concerne les limites à déterminer entre les territoires annamites et siamois. »

Le royaume de Luang Prabang est d'une importance capitale pour tous les protagonistes. La France joue à la fois sur le terrain diplomatique et militaire. En réponse à la suggestion de Jules Harmand de septembre 1885, « si nous occupions la ville de Luang Prabang d'une façon quelconque soit en y établissant un agent assisté d'une force de soldats annamites soit par un protectorat plus ou moins régulier, les dangers qui nous attendent du fait de l'influence anglaise seraient conjurés pour longtemps [...]. La région de Luang Prabang doit être pour nous l'objet d'une course de vitesse dans laquelle nous devrions nous engager sans perdre une minute de plus », est créé le vice-consulat confié à Pavie. Le 2 janvier 1886 le consul de France à Bangkok écrit à son tour au ministre des Affaires étrangères : « Il semble que nous ne saurions voir favorablement la formation de l'empire rêvé par [le roi de Siam]. Nous ne saurions surtout admettre qu'il se constitue en absorbant des territoires qui appartiennent de droit à l'Annam. Je pense que nous avons déjà très suffisamment réservé les droits de l'Annam sur le Laos oriental, les Siamois nous ont laissé dire, et ils agissent. Faire ces réserves une fois de plus serait donc inutile [...]. Si nous voulons sauvegarder les droits de l'Annam et les nôtres je pense qu'il faut d'abord aller montrer notre pavillon sur le plateau que nous atteindrons soit en partant de Baoha soit de Laokay. Si les Siamois y vont pour combattre les bandes chinoises nous avons le même prétexte pour y aller. » Quelques mois plus tard deux colonnes conduites par le colonel Pernot et le lieutenant Oudry sont envoyées pour chasser les Pavillons et pacifier la haute région du Tonkin jusqu'aux cantons de la Rivière noire.

La convention établissant le vice-consulat de Luang Prabang est signée à Bangkok le 7 mai 1886. Elle met les sujets français résidant dans cette province sous la juridiction de la cour internationale dans les mêmes conditions que la convention anglo-thaïe de 1883. Cette convention est aussi le prélude à « un duel qui dura dix ans (1883-1893) » dont les deux principaux protagonistes sont le prince Devawongse et Pavie, « tous deux grands patriotes servant avec tout leur courage et leur intelligence les intérêts de leurs pays. L'un, le Français, dynamique, audacieux, organisateur ; l'autre le Prince thaï, jeune, mais exceptionnellement doué en diplomatie et opposant aux manœuvres entreprenantes de la France une politique d'attentisme courageuse, une opposition courtoise mais ferme, cédant le moins possible, raisonnant, trouvant des arguments pour refuser les empiètements français, toujours digne mais distant, sachant se dérober au moment opportun pour ne pas engager son pays. » Les méthodes furent différentes : au Siam qui utilise démonstrations et expéditions militaires, Pavie oppose « une politique pacifique de pourparlers avec les hommes d'Etat et d'humanité vis-à-vis des peuples qu'il fallait gagner à la France. »