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LE LAOS

Luang Prabang

D'après les chroniques, l'ancien nom de Luang Prabang est « Sawana-Pum » (la ville des Yacks), d'un mot sanscrit et d'un mot cambodgien que les arrivants prononcèrent Swa puis qu'ils remplacèrent par Xieng-Dong, Xieng-Tong. Le resplendissant titre d'aujourd'hui est le nom béni d'une statue antique de l'illustre louang (bouddha) et surnommée Bang, don du roi d'Angkor par qui le Laos eut les saints préceptes.» Capitale du « royaume du million d'éléphants » fondé au XIVe siècle par le roi Fa Ngum, elle perd son titre en 1520 au profit de Vientiane. Quarante ans plus tard, la ville fait sécession, et devient capitale du royaume de Luang Prabang, royaume indépendant. La ville subit de nombreuses invasions comme celle des Birmans en 1773.

La principauté de Luang Prabang a à sa tête un roi secondé par un second roi (Chau Oupahat) et par deux princes de la famille qui ont le titre de Ratchavong et de Rachabout. Le roi nomme à toutes les charges. Il est entouré d'une trentaine de mandarins chargés de fonctions purement administratives ou de services comme le grenier, les éléphants, les pagodes... Le roi est assisté du Sénam, sorte de conseil supérieur composé de douze membres. Dans la principauté, l'unité administrative est le village ; chaque village est dirigé par un chef (Naï ban) assisté de mandarins suivant l'importance du village. Les plus grandes agglomérations sont des villages de 150 à 200 cases au maximum.

En 1890 Luang Prabang compte de 12 000 à 23000 habitants, suivant les estimations, et est divisée en quartiers. Une des ressources principales de la ville est le fermage des jeux, de l'opium et de l'alcool.

Le roi Ounkam (1811-1895) est monté sur le trône en 1869 et gouverne sous le contrôle du Siam dont il a reçu l'investiture en 1872. L'entrevue avec Pavie en février 1887 se fait en présence des deux commissaires siamois. Pavie explique que le gouvernement français souhaite établir des relations entre le Laos et ses colonies de Cochinchine et du Tonkin. L'impression que Pavie retire de sa visite est que le roi craint son arrivée et les problèmes qu'elle pourrait lui causer. Mais après le sac de Luang Prabang par les Hos, le roi se tourne vers Pavie dont l'attitude courageuse l'a sauvé. Le Siam le contraint à aller à Bangkok, où il est traité avec grand honneur, sans doute pour effacer les torts qui ont été commis à son égard et se le concilier. A son retour à Luang Prabang en mai 1888 il est accueilli en roi et non en prince tributaire. La scène est racontée par Nicolon en charge du poste de Luang Prabang en l'absence de Pavie. « Quelle n'est pas sa surprise quand il voit tous les Siamois, général en tête s'avancer à quatre pattes et rester face contre terre pendant toute la durée des vœux de prospérité formulés à tour de rôle par le premier commissaire. Aucune émotion ne s'est manifestée sur le visage du vieux roi qui a reçu ces hommages hypocrites de l'air le plus naturel du monde.» Quelques années plus tard Henri d'Orléans en fera cette description. « Le roi est un beau vieillard de quatre vingt deux ans, portant des cheveux blancs en brosse ; la figure est intelligente ; le manque de dents fait relever légèrement le menton ce qui ne l'empêche pas de parler fort et haut tout en roulant sa chique de bétel. Sa situation de quasi divinité lui permet une indépendance de langage qu'il a d'ailleurs toujours eue ; il paraît s'intéresser beaucoup à notre voyage et nous donne de nombreux conseils sur la descente du Mékong. L'amitié qu'il a pour M. Pavie (celui-ci lui a jadis sauvé la vie) semble très vive ; il m'en parle longuement. » Ounkam meurt en 1895.

Quand Pavie n'est pas là, il laisse la garde du vice-consulat à l'un de ses compagnons de route. Tous vantent la douceur de vivre à Luang Prabang. L'aménagement du poste se poursuit. Ainsi Cupet en juillet 1890 se voit confier diverses tâches : déplacer la cuisine pour éviter les risques d'incendie, déblayer les abords du consulat pour assurer l'écoulement des eaux, construire sur le devant de la façade un kiosque pouvant servir de salle à manger et de salon de réception, compléter l'ameublement . La préparation du 14 juillet occupe aussi beaucoup les Français : « Il y a là réunis faute de mieux la plupart des divertissements en usage dans les fêtes foraines : mât de cocagne, mât horizontal sur le fleuve, courses en sac, jeux de la poêle, courses de canard sur le Mékong, etc... Depuis quelque temps un orchestre du cru installé sous la vérandah s'escrime de son mieux à produire les flots d'harmonie et convie chacun à la fête. » Pavie a créé une école de français qui en 1890 compte six élèves dont un siamois, « venu là sans doute pour voir ce qui s'y passe. » En 1890 le consulat a un visage avenant : « La maison bâtie en pilotis est tout en bois, et sous les couleurs rouges et vertes encore toutes fraîches dont vient de la badigeonner M. Macey, elle présente un très vivant aspect. Très belle aussi la vue que l'on découvre de la vérandah. Par delà les manguiers et le fleuve, la ville avec tous ses toits et ses arbres, et au centre la flèche dorée qui termine en pointe le mamelon, un amphithéâtre de montagnes boisées au dernier plan.»

Massie est sans doute celui qui reste le plus longtemps en poste à Luang Prabang, dont il décrit l'originalité : « [...] Son éloignement et son isolement l'ont maintenu au moral comme les cendres ont maintenu au physique Pompéi ;[...] elle est peut-être aujourd'hui la seule ville où la vie antique soit aussi naturellement conservée. Une civilisation toute particulière en harmonie avec la douceur du climat et les facilités de la vie données par la position de la cité et la fertilité du sol frappe le regard de l'européen. » La vie du vice-consulat s'écoule entre excursions dans les alentours, visites de convenance aux chefs siamois et au roi, réceptions. Cependant la tension avec les Siamois est vive, la population laotienne est partagée. Le climat est à son paroxysme au moment du traité entre la France et le Siam en 1893. Le journal du vice-consul Lugan en témoigne : «Il y a dans ces deux quartiers [Wat Mai et Pakam] bien peu de maisons qui ne comptent au moins un homme ayant été employé chez nous. Je ne crois pas que tant qu'il y aura ici un témoin européen les Siamois se livrent jamais à des représailles sur la population. J'ai la conviction que mon départ serait la condamnation à mort presque certaine d'une trentaine de personnes ». Lugan écrit même que certains mandarins « sont sur le point de considérer la guerre contre les Français comme une guerre sainte.» Avec le départ des Siamois en septembre 1893 vient l'apaisement. Les derniers partisans du Siam parmi les mandarins et les princes laotiens se rallient et le 11 novembre 1893 a lieu à Luang Prabang la cérémonie de la prestation du serment à la France.

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« Après la bénédiction de l'eau par les bonzes, le roi, le second roi et le ratchabout lurent à haute voix la formule du serment pendant que les mandarins formés par groupe autour d'un chef répétaient chaque phrase de la formule que ce dernier lisait. La lecture achevée, le soir, les princes et les mandarins burent successivement une gorgée de l'eau qui doit sceller le serment. Le cortège du Roi se reforma ensuite, à 10h la cérémonie était terminée. A 11h le Roi, les Princes et les mandarins se trouvaient de nouveau réunis à la Résidence où était servi le déjeuner. Dix tables en fer à cheval où s'assirent 200 mandarins entouraient la table d'honneur où prirent place la Roi et 10 princes de sa famille ainsi que les Français du poste. La plus franche gaieté, et je dirai même la plus grande cordialité anima ce déjeuner. Les Princes ont depuis longtemps perdu toute contrainte et se livrent avec une entière confiance ; les mandarins du chef lieu laissent voir combien ils sont heureux ; ceux venus de l'intérieur un peu plus craintifs se montrent néanmoins empressés et sollicitent pour obtenir chacun quelques mots de bienvenue pour pouvoir raconter à leur tour la joie avec laquelle les populations éloignées ont appris la nouvelle du départ des Siamois et me promettre qu'ils feront de leur mieux pour servir utilement la cause française. Ce fut avec un véritable élan que le Roi que je venais de remercier du concours qu'il m'avait prêté pendant et depuis l'évacuation et dont j'avais porté la santé se leva et porta la santé du président de la république. Le second roi porta ensuite un toast au gouverneur général et à M. Pavie et le déjeuner se termina au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Ce n'est que bien après midi que la fête se termina . le lendemain le roi nous convia à dîner au palais. Dans une allocution que l'émotion l'empêcha de lire lui-même et qu'il fit lire au second roi il affirma de nouveau son attachement et son dévouement absolu à la cause française et après avoir exprimé ses vœux de voir la France devenir encore plus grande, il porta successivement la santé du Président de la République, du gouverneur général et des Français au poste. Jamais le roi qui est d'un naturel timide ne s'était aussi franchement livré en public. A l'émotion de tous les princes présents, il était visible que tous prenaient avec le roi le même engagement qu'ils avaient conscience de la portée du serment prononcé la veille et qu'ils le tiendraient loyalement. En résumé ces deux jours de fête ont été si l'on peut dire la consécration solennelle de l'annexion pacifique de Luang Prabang et le souvenir en restera gravé, j'en ai la conviction dans toutes les mémoires des mandarins et du peuple.»