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LE LAOS

La rencontre avec les Français

Pour contrecarrer le projet siamois d'un grand royaume thaï englobant le Laos, la France y prend pied en prétextant d'aller combattre les bandes chinoises. Elle affirme venir défendre un territoire relevant de l'Annam. Après de violents engagements avec les Pavillons noirs qui ont tenté de lui barrer la route et qu'elle a rejetés vers le Nord, la colonne dirigée par le colonel Pernot. prend la ville de Laï. Pavie, dont les compagnons de mission ne sont pas encore arrivés, s'efforce de la rejoindre et se met en route le 28 janvier 1888 en pirogues. Le paysage de la rive gauche est dévasté. « Il faudra faire maigre cette année, nulle part on n'a semé patates ou arachides, haricots ou cucurbites. On aura pour ressource les ignames des bois, les pousses de bambou, les tiges de rotin. » « On n'a plus rien à vendre ni un poulet ni même un œuf. On s'approche quand même, tristes, un peu confus d'être surpris couchés sous ces abris de branches et d'herbes sèches. On n'entend point chanter ni rire, comme la fois d'avant, dans les champs, sur les pentes. »

Pavie entre dans Theng le 15 février. La colonne qui y était installée depuis vingt jours en est repartie la veille. Pavie se remet en marche avalant les étapes. « J'ai fait en une seule deux étapes très dures, les gens sont harassés, l'un est resté en route, je suis exténué.» Il laisse à Theng une partie de ses bagages et part avec une petite colonne.

Le 18 février Pavie retrouve enfin les troupes françaises. « Votre marche courageuse nous a remplis de joie. Le colonel est content à l'extrême et vante votre énergie. Tous nous nous sommes offerts pour venir vous chercher. » La marche de la colonne a été également difficile. Pierre de Séménil qui en fit partie raconte : « Il fallut faire halte en pleine forêt, sous une pluie froide, sans abri, sans feu. Je m'étendis au pied d'un arbre après avoir pris un peu de vin chauffé à la flamme d'une bougie et toute la nuit je fus dévoré par de petites sangsues fluorescentes. Le lendemain nous dûmes laisser sur place les cadavres de plusieurs coolies morts de froid. Nos hommes, du moins plus robustes et mieux vêtus, n'avaient pas trop souffert. Mais les indigènes ! leur fatigue était tellement accablante, leur découragement si profond qu'à chaque instant des vides s'ouvraient dans leurs rangs. Brusquement en pleine marche d'aucuns posaient là leur fardeau et prenaient la fuite à toutes jambes sans souci du danger. Car on tirait impitoyablement sur les déserteurs et il arrivait, rarement, très rarement qu'on les manquât. » Pavie accompagne la colonne expéditionnaire jusqu'à la rivière Noire qu'il ne connaît pas encore, où elle fait sans encombres sa jonction avec le détachement Oudri, lui-même solidement installé dans Son-La.

Le Tonkin grâce à la marche du colonel Pernot est uni au Mékong. La pacification de la Rivière noire a enlevé sa raison d'être à la présence de l'armée siamoise à Luang Prabang.

Pavie repart pour Luang Prabang en passant le territoire de la famille de Deo Van Seng, les maîtres de Lai. La population est méfiante et Pavie s'efforce de la conquérir à la France. « Je sais que vous êtes parents et amis des maîtres de Laï cachés dans les bois, fuyant les Français. Le rôle qu'ont eu les populations de ce grand canton dont, tout comme vous, je déplore la ruine, j'en sais les motifs ; il est excusé. La continuation de leur résistance me rend malheureux. Quelle joie j'aurais lors de ma présence sur leur territoire si je les trouvais pressées en enfants soumis à la France tout autour de moi comme vous voici ! Soyez-en certains, je ferai là-bas ce qu'il est possible pour ce résultat ! ». Le poste de Laï est en plein dénuement : « Il nous reste à peine un peu de farine, un sac de café et quelques conserves ! plus du tout de vin, de tafia, de sucre ! le troupeau du poste ne compte que six bœufs. Je vais être réduit avant peu au riz pour nourrir la troupe, même les malades » s'excuse le capitaine Cornu, commandant du poste. Tous les alentours ont brûlé. Pour se concilier Deo Van Seng, Pavie espère obtenir la libération de ses fils emmenés comme otages par les armées siamoises. Il veut faire valoir qu'ils sont Français, puisque le Laos relève de l'Annam et que l'Annam est sous domination française. Le 16 mars il arrive à Theng occupé à nouveau par un détachement siamois. Pavie parvient à imposer la position de la France et à la faire reconnaître à l'officier commandant le détachement : « Cet officier avait évidemment pour mission de tâcher de faire accepter par nous la présence de sa troupe, dans le cas de non succès de se retirer avec moi sous le prétexte d'escorte. Il a fait acte d'autorité, convoqué les chefs de village, démenti notre prise de possession, donné des ordres, mis le trouble dans leur esprit. »

A Luang Prabang, où il a enfin retrouvé Cupet et Nicolon, Pavie apprend la libération des fils de Deo Van Seng. Il les retrouve à Ngoï sous la garde du chef de l'armée siamoise. Le premier contact, sous le regard des Siamois est prudent : « Voyant qu'on tardait à leur arrivée à leur indiquer leur place de campement, pensant qu'on les laisserait comme d'habitude se débrouiller nous avions le capitaine et moi songé à leur offrir un compartiment de notre habitation ; notre démarche a suffi pour les faire caser rapidement par les agents siamois qui ont sans doute craint de nous voir entrer en relation trop tôt. Nous n'avons pas jugé prudent de leur faire des avances tant qu'ils seraient sous la dépendance siamoise, mais cette occasion nous avait paru bonne de leur montrer nos sentiments de bienveillance, et favorable pour mettre les agents siamois dans la nécessité de faire voir à ces gens comme à nous que leurs instructions ne permettaient point encore le contact, entre nous et des otages qu'on avait affecté de nous livrer, fait utile à constater ». Deo Van Seng marque sa reconnaissance : deux de ses fils, Kam Houil et Kam Doï, viennent s'adresser à Pavie : « Vous êtes le père de notre famille et de notre peuple. Nous vous saluons comme des enfants ignorants des lois de votre patrie devenue la leur, résolus à plaire par le dévouement qui est sans limites dans tous nos pays . » La soumission du puissant maître de Laï est proche. Mais il reste encore quelques bandes de Pavillons campés entre la Rivière noire et le Fleuve rouge qui luttent contre les Français.