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LE LAOS

Laï Chau et Theng

A Laï, Pavie et Pennequin se retrouvent face au Quan Phong, ancien serviteur de Luu Vinh Phuoc, rallié aux Français. Il a guidé les colonnes françaises comme il avait autrefois conduit les Pavillons noirs et a rendu particulièrement service au commandant Pelletier dans sa marche entre le Fleuve rouge et la Rivière noire. C'est un homme ambitieux et rempli de haine pour la famille de Deo Van Seng, et plus particulièrement pour Deo Van Tri depuis qu'il s'est vu refuser la main de sa soeur. « Son désir d'envenimer les relations n'est pas dissimulé ; nous souffrons de cette disposition de son esprit et regrettons de l'avoir avec nous. Nous avons reconnu qu'il n'est pas un jour sans s'enivrer d'opium ou d'alcool et craignons que dans un moment de surexcitation il commette quelque acte qui brouille nos négociations et anéantisse nos projets ». En outre ses hommes commettent des exactions. « Depuis quelque temps ces osés pillards prennent aux villages l'argent et les vivres, même des enfants et aussi des femmes. » L'homme leur ment car Deo Van Tri n'a commis aucun acte de guerre contre les Français depuis la colonne Pernot. Pavie comprend qu'il ne peut continuer de s'appuyer sur cet allié dangereux. Rien ne peut se conclure tant que le Quan Phong aura des fonctions.

Pavie trop malade envoie le cambodgien Ngin négocier avec Kam Heun retiré à Muong Tsé avec le patriarche Deo Van Seng. Toute leur haine pour le Quan Phong s'exprime :  « Français justes, regardez où est le droit ; j'ai 300 hommes, le Quan Phong en a 1000. Devant Laï, sur la rive droite de la Rivière noire il y a la grande plage de sable de Nam Laï, donnez-moi la permission de venir devant vos yeux le combattre lui et ses 1000 hommes, si je ne suis pas le fort dans la bataille, vous me couperez la tête et puis vous la jetterez. » Ngin s'est fait l'apôtre des méthodes de Pavie : « Les Français qui viennent chez les peuples suivent les usages de leur pays, meilleurs que les nôtres, ce dont ils ont besoin ils l'achètent, les hommes qu'ils emploient ils les paient. Ils ne s'emparent pas des femmes et n'ont pas d'esclaves. » Mais les gens de Laï craignent de se rallier aux Français : « Nous croyons les Français plus droits que les Siamois » dit Kam Heun ; « ils sont devenus les grands maîtres du pays annamite dont nous dépendons. Comment pourrions-nous, nous si petits leur résister. Quand nous pensons à leur demander de nous accorder le retour sur nos terres, l'idée que les Siamois traiteront mal pour nous punir ceux des nôtres qu'ils gardent en otage nous vient naturellement. Et qui nous assure qu'après avoir été bien accueillis par les chefs français nous ne serons pas molestés par ceux auxquels ils auront confié la direction du pays ?»

La négociation est finalement un succès. Pavie peut quitter Laï satisfait : le pouvoir est confié aux fils de Deo Van Seng. Tous les chefs du pays sont rétablis dans leur situation et placés sous leur autorité, et les hommes du Quan Phong sont renvoyés.

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« Voici un pays dont les habitants auront pour la France un attachement sûr : les misères passées seront répétées sous les toits de palme, elles seront comparées avec le présent pendant de longues vies ; ses hommes sont fiers, courageux, hardis ; ils ont séjourné un an dans les bois avec leurs familles combattant sans cesse plutôt que de s'incliner devant l'ennemi de leur chef, ils nous seront plus tard d'un concours précieux ; et Deo Van Tri, dont l'existence passée indique une grande âme voudra nous connaître, il nous aimera, je n'en doute pas, et nous servira de toute l'énergie de sa forte nature quand l'heure viendra. » (Pavie)

Pendant que Pavie pacifie Laï Chau les troupes siamoises occupent Theng le 25 septembre 1888. Pavie s'y dirige accompagné d'une escorte de tirailleurs tonkinois et du colonel Pennequin. « Les habitants sont toujours absents, réfugiés chez les Méos des montagnes ou dans les villages laotiens des bords du Nam Hou. La vue des habitations désertes, en ruines sur les pentes le long de la plaine cause une impression de tristesse [...]. Depuis plus de 20 mois 70 soldats commandés par le capitaine Poy, un siamois très dur, sorte de chef de prévôté du général sont en garnison dans la citadelle de Xieng Lé [...] Le fils du second roi de Luang Prabang [...] dont mes collègues de la mission ont parlé dans leurs rapports comme tendant à prendre vis à vis de nous une attitude hostile est envoyé en même temps à Dien Bien Phu pour y installer comme chef de canton, le fameux chinois Pra-Sa-Houa, cause par sa trahison envers les chefs de Laï Chau de tous les malheurs du pays... Le prince et cet agent ne craignent pas de dire aux habitants qu'à aucun prix Siam ne se retirera du pays et que si les Français y pénètrent on les accueillera à coups de fusils.» Pavie arrive à Theng le 12 décembre 1888 suivi du colonel Pennequin. Leur présence impressionne les Siamois. Les deux hommes se sont entendus sur la conduite à tenir. La France doit affirmer que le territoire des Sip Song Châu Taï, dont les villes principales sont Laï et Theng, relève de la France et que les Siamois doivent renoncer à toute ingérence..

La rencontre entre Pavie et le général siamois est cordiale ; contre toute attente, il accepte de rendre les deux fils de Deo Van Seng encore otages et de se retirer. Pavie ne veut en aucune façon humilier le Siamois. Le 22 décembre les deux hommes signent une entente que leurs gouvernements respectifs doivent conclure. Devant les chefs indigènes, les Siamois déclarent remettre leur autorité sur les cantons thaïs aux Français et se retirent à quelques kilomètres de Theng. « Voici le prodige opéré par cette sorte de transsubstantiation irrésistible du cœur du grand humain dans celui des êtres que l'on croirait réfractaires » écrit Jean-Laurent Gheerbrandt. « En ce Vaï Voronat, cet adversaire d'hier qui se montra si vain de ses prétendues victoires lors de son entrée à Luang Prabang si retors et si captieux dans tout son comportement envers nous, si faux et si dur parfois vis-à-vis des populations, se découvre soudain une affectuosité vive, une humanité de paroles peut-être, mais désintéressée il faut en convenir. » Le dernier fils de Deo Vang Seng, le Kam Sam est libéré. La mission de Pavie est accomplie. Les cantons sont pacifiés. L'occupation de Theng permet la main mise de la France sur les Sip Song Châu Thais.

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« On ne saurait méconnaître que l'heureux dénouement de cette campagne pacifique doit être surtout attribuée à M. Pavie qui a consacré au triomphe des intérêts français en Indochine une longue et profonde expérience du Laos et de ses habitants, une ténacité patiente que des obstacles multipliés n'ont pu rebuter, enfin une énergie infatigable que le climat et les maladies n'ont pas réussi à ébranler. J'estime donc qu'il serait équitable de récompenser son dévouement et ses efforts non seulement en raison du succès qu'il vient de remporter mais encore pour les services qu'il rendra dans un avenir prochain lorsqu'il sera appelé à délimiter les frontières communes du royaume de Siam d'une part, de l'Annam et du Tonkin d'autre part. (général Bégin).