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LE LAOS

Deo Van Tri

D'après Deo Van Tri (Kam Oum), sa famille est originaire de la Chine d'où elle émigra lors de l'invasion mandchoue au XVIIe siècle. En fait on ne sait rien de la famille avant Deo Van Seng, le père. Enfant, Deo Van Tri a passé plusieurs années à Luang-Prabang comme bonze, puis il fait son instruction littéraire chinoise à Hung Hoa. Pour lutter contre l'invasion birmane qui s'empare pendant quelques années des villes de la famille, Laï et Dien-Bien, Deo Van Tri fait appel au chef des Pavillons noirs Luu Vinh Phuoc, et combat les Français à ses côtés, s'attirant ainsi les bonnes grâces du vice-roi du Yunnan. Ce dernier, en remerciements, lui verse pendant plusieurs années des subsides et lui fournit des hommes pour défendre son territoire. Deo Van Tri est un métis, thaï noir et chinois. Les récits de Pavie et ses compagnons décrivent un grand seigneur féodal que tout le monde aime et vénère. En fait l'homme eut à se battre à plusieurs reprises contre les populations révoltées sur son propre territoire, où ses brigandages et ceux des bandes chinoises le font détester. En 1886, c'est en partie à cause des ravages commis par les Pavillons noirs, échappés au contrôle de Deo Van Tri, que les Siamois interviennent dans le royaume de Luang Prabang. Sa réaction face à l'enlèvement de ses frères comme otages par les Siamois –le sac de Luang Prabang- montre la violence du personnage. La mort du vice-roi du Yunnan, son protecteur, et l'avance des Français qui menacent son indépendance le fait réfléchir. Il pose les armes après le passage de la colonne Pernot (janvier-février1888) et attend le moment favorable pour rencontrer Pavie.

Le 7 avril 1890 Deo Van Tri arrive à Laï: « Vêtu comme ses frères du pantalon flottant et de la veste chinoise aux larges manches il porte autour de la tête le turban à la mode thaï sous laquelle la queue disparaît [...]. C'est un fort gaillard dont l'encolure est puissante et dont la face rasée ressemble à celle d'un fermier beauceron. Les traits sont énergiques, le regard est vif et intelligent mais un tic causé probablement par quelque douleur névralgique contracte sa joue gauche, le fait cligner de l'œil et fronce le coin de sa lèvre». De longues discussions commencent. Avec humour Pavie demande à Deo Van Tri « s'il a jamais cru tout ce qu'on disait sur la barbarie et la cruauté des Français. » « Pour avoir de la graisse afin de nourrir ses gens et de les engraisser on tue le cochon. Pour encourager ses hommes on leur raconte des histoires. Il est bon de se grandir et d'abaisser ses adversaires. Pour ma part je n'ai jamais cru à ce qu'on disait sur les Français. » Deo Van Tri, en homme intelligent, comprend où est son avantage. Dans une lettre du 30 avril 1890 Pavie écrit : « Deo Van Tri comme je l'avais espéré est tout à fait emballé. Nous lui plaisons et il est content. Ce sera notre plus grande force dans ces régions.» Les deux hommes gagnent ensuite Mong Tzé résidence de Deo Van Seng. Pavie rencontre enfin le patriarche. « Assis sur son lit de bambous, le coude replié sur un coussin, nous avons devant nous un de ces beaux types de vieux mandarin comme il n'est pas rare d'en rencontrer au Tonkin mais dont le type tout à fait annamite nous surprend étant donné le caractère à moitié thaï à moitié chinois des physionomies de ses fils. Il porte des vêtements sombres et garde dans toute son attitude cette immobilité et cette dignité qui caractérisent si bien les mandarins. Sa longue barbiche blanche et peu fournie complète le personnage. Il ne manque d'ailleurs pas d'observer combien la barbe de M. Pavie est longue et la mienne fournie. »

La soumission de Déo Van Tri est pour les Français inestimable. Il leur apporte également son aide pour leurs missions d'exploration. Elle permet la reconnaissance de la haute Rivière noire et de la route qui mène à Pou Fang et rencontre les voies des caravanes du Yunnan allant vers le Laos et la Birmanie.

La France va s'appuyer sur ce nouvel allié sans s'encombrer d'état d'âme : « Il serait puéril de chercher à peser la valeur de la personne morale de l'individu et savoir ce qu'il peut bien y avoir de véritable amour pour la France dans le cœur de ce Chinois » écrit le lieutenant Jacob en 1894 « Il suffit qu'on ne puisse plus mettre en doute la sincérité d'une soumission consacrée par un long espace de temps et garantie d'autre part par de fort gros avantages. Deo Van Tri nous donne maintenant tous les jours de son dévouement des preuves certaines et suffisantes pour convaincre le scepticisme le plus circonspect ». Lefèvre Pontalis écrit en 1890 qu'il faut malgré tout rester vigilant. Si la mort du vice-roi du Yunnan, son ancien protecteur, a fait pencher la balance, « il nous a fait également entendre que le jour où il cesserait de sentir le bras protecteur de la France, il serait obligé de pourvoir à sa sûreté personnelle et à celle de ses gens. Entre les Chinois, les shans et les Siamois il saurait se mettre du côté du plus fort. Ambitieux, il sera avec celui qui respectera la situation de sa famille, lui procurera les moyens de s'enrichir et tiendra compte de son énergie et de son intelligence[...] Par lui la France tient les populations, mais elle ne les tient qu'autant qu'elle saura ménager le peuple en même temps que les chefs et que ses agents s'efforceront de faire produire des effets utiles à un accord que l'on peut considérer comme précieux. »

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« C'est un homme de quarante-six ans environ, replet, de taille moyenne, à la figure bien remplie. Les yeux, très mobiles sont petits. Le gauche est affecté d'un tic qui le fait clignoter et donne à la physionomie une air général de ruse et de finesse. La moustache grisonne à peine. Deo Van Tri a dû certainement être un beau et robuste gaillard. Actuellement il paraît fatigué par les délices de Capoue qui ont succédé à sa vie errante d'autrefois. Il a l'intelligence vive et souvent, quand on lui pose une question qui l'embarrasse toute sa physionomie entre en mouvement : l'œil gauche clignote plus que jamais et le droit prend une fixité qui vous frappe. Ses vêtements très ordinaires se composent d'un paletot chinois, d'un pantalon flottant et d'un turban, le tout de couleur claire. Il parle suffisamment le français pour pouvoir à la rigueur se passer d'interprète. Quant au laotien, au chinois du Yunnam, au chinois de Canton, à l'annamite, ces langues sont pour lui d'un usage courant. Aussi quand il veut se laisser aller, sa conversation devient excessivement intéressante. Il faut l'entendre raconter les batailles de Tuyen-Quang et de Son-tay auxquelles il a assisté de concert avec Lu-Vinh-Phuoc. C'est à la première qu'il a reçu une balle dans la jambe. Ses récits font connaître le côté inédit de cette guerre qui nous a coûté si cher.  » (Docteur E. Lefèvre, membre de la mission Pavie, 1894)

Deo Van Tri sera toujours fidèle à la France malgré les tracasseries que lui feront certains résidents après le départ de Pavie. « C'est un homme habile et de caractère », écrit Lefèvre-Pontalis en 1894: « il a la juste conscience de sa valeur personnelle. Ce serait une grave erreur de placer à ses côtés un chef français ayant le droit et non les moyens de lui imposer son autorité, et dont le grade peu élevé ou le caractère susceptible provoqueraient des chocs ou des crises que l'on doit s'efforcer avant tout d'éviter si l'on est décidé à maintenir des relations pacifiques et amicales avec la famille féodale qui règne dans ce pays [...]. »

Pour le lieutenant Jacob son ralliement est sûr : « Il [...] a fait ce rêve de commander à toute la Rivière noire et d'en faire sans doute une principauté. Et une pareille ambition dénote une âme qui ne saurait être médiocre. Somme toute en le faisant tomber de ce rêve notre arrivée ici l'a fait tomber d'assez haut. Installé dans le haut de la Rivière noire Deo Van Tri a bien dû se flatter de n'avoir jamais d'autre maître que lui-même ; l'Annam ne comptant pas. Il faut convenir que nous avons été dans son existence un singulier élément de modification. Et cela explique qu'il regarde comme une simple et légitime compensation les avantages que nous lui faisons. Il n'entre point dans son esprit que c'est une faveur : c'est une chose due [...]. A son sens la principauté de Laï chau est l'alliée de la France en vertu des traités passés directement. L'allié est honnête je le crois. Et tant qu'il vivra je doute qu'on puisse sans danger rien modifier à cette situation. » Mais comme l'écrit le l'inspecteur Miribel en 1908, les Français laissent grandir son influence de sorte que « son pouvoir devint presque discrétionnaire et qu'il put installer dans le pays un véritable régime féodal au moyen duquel il faisait converger vers son intérêt personnel les forces du pays ». Il meurt en 1908, ayant été jusqu'au bout en correspondance avec Pavie.