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LE LAOS

Les voyages de Rivière, de Malglaive et Cupet

Les parcours de la mission Pavie à travers le Laos ont pour objectif la délimitation des frontières. Cependant le regard et l'attention que portent la plupart de ses membres sur les territoires explorés et les populations rencontrées sont d'un intérêt fondamental. A leur retour en France, Pavie et ses compagnons publieront des récits de voyage destinés à faire partager au public leurs découvertes.

Le lieutenant Rivière, qui mourra en 1895, témoigne ainsi de la diversité des populations dans le bassin du Mékong : « Depuis longtemps déjà on les a rangés en deux grandes catégories : les thaïs race envahissante et dont le pays d'origine n'est pas encore déterminé d'une manière bien précise, et à côté d'elle une race aborigène ou que l'on croit telle appelée khas par les laotiens, muong, man, moi par les annamites et le plus souvent désignée dans les relations de voyage du nom de sauvage. D'une manière générale les premiers habitent les plaines et les plateaux ; les autres s'établissent de préférence dans les hautes vallées.» Il raconte les mauvaises conditions de voyage, l'accueil parfois détestable qu'on lui fait. Ainsi dans un village « le chef du muong affecte un air de surprise à notre vue et dispose gravement une natte enfermée sur la terre humide pour nous servir d'appartement. Je passe outre à ses explications et j'adopte pour hôtellerie sa propre maison un peu moins inconfortable. » Il décrit l'hostilité des Siamois : « Je ne rapporterai pas ici ces discussions décousues avec des gens qui semblent considérer la migraine comme une maladie consécutive à l'emploi de la logique. La mauvaise foi la plus audacieuse, les contradictions les plus cyniques jointes à une outrecuidance et à une insolence véritablement insupportables constituent les procédés ordinaires des Siamois du Cam-Mon.»

D'octobre 1890 à avril 1891 Malglaive rejoint le Mékong à la côte annamite par quatre itinéraires différents. Il s'intéresse à l'impact de l'occupation siamoise sur les populations, leur déportation, et aussi l'esclavage. Les récits de Malglaive sont toujours faits avec entrain et bonne humeur, malgré les risques de ses voyages d'observation.

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« A Dout à la nuit l'interprète Crouicht revient à la rivière assez commotionné, il a trouvé nos beaux gaillards en armes réunis autour de petits autels qui précèdent les villages. Il a cru surprendre les cérémonies en usage chez les Penongs du Cambodge avant le départ pour la guerre. Son arrivée a fait cacher toutes les armes [...] nous apprêtons nos armes, partageons entre les boys le bagage nécessaire et veillons à tour de rôle [...] je suis réveillé par un choc violent ébranlant toute la case. Crouicht bondit, il veut faire feu à travers le plancher. Un coup de lance vient de traverser le clayonnage élevé sur pilotis et la couverture de l'interprète à l'endroit où reposaient ses reins. La place devient peu sûre, mieux vaut encore déguerpir que d'attendre des coups que l'on ne voit pas venir. Nous mettons sac à dos et sortons. Pas trace de Viengs ni bordée de flèches que j'attendais après cette attaque incompréhensible. Peut-être n'avons nous été l'objet que d'une tentative d'un fanatique isolé. En tout cas il est impossible de voyager utilement et vite dans les conditions qui m'ont été faites. Ici il faut une escorte. »

L'officier défend comme Pavie l'idée de rattacher à la France cette terre qu'il parcourt : « [...] La volonté exprimée par nous de faire respecter le territoire kha, de le constituer sous l'autorité des chefs indigènes a été accueillie avec enthousiasme. [...] Aussi je le répète, dans le début, et pour éviter bien des difficultés, la plus grande prudence est nécessaire avant tout, je crois bon de prendre le contact sans apparence de conquête [...]. Le but à atteindre, servir dans la mesure de ses forces, la grandeur du pays vaut bien qu'on lui sacrifie son temps, soi-même, voire un peu d'impatience.» Et de conclure en parlant des couleurs du drapeau français : « Puissent-elles bientôt protéger seules ces régions magnifiques où tant de misérables commencent à voir en elles le recours unique contre la barbarie déguisée, l'oppression et l'esclavage symbolisés par l'éléphant siamois ».

Une des étapes les plus intéressantes du voyage de Cupet est celle qui le conduit de Bassac à Stung Treng en passant par Siempang. La région est infestée de voleurs et de brigands qui garnissent les routes de lancettes empoisonnées. « Les lancettes sont cachées dans l'herbe profondément enfouies dans le sol et invisibles à l'œil. Pour les éviter le guide prend la tête muni d'une sorte de râteau qu'il pousse devant lui et les enlève à la main ; chacun suit derrière en file indienne sans s'écarter d'un pouce à droite ou à gauche. On met ainsi quelquefois plus d'une heure pour faire un kilomètre. » La situation est périlleuse car les « sauvages » ne laissent facilement circuler que les gens connus d'eux ou ceux que leur amènent les habitants des villages amis. A un moment Cupet se retrouve sans guides ni interprètes. Aucun village sur son parcours n'a été prévenu de son passage, et aucun ordre n'a été donné pour débroussailler les chemins. C'est ainsi qu'il pénètre chez les Sedang et les Jaraï sans interprète et sans coolies. La situation est racontée avec humour. « Au réveil nous constatons avec ennui mais sans trop de surprise que les coolies ont disparu ainsi que l'interprète. Nous voilà donc sans interprète dans un pays où aucun de nous ne comprend la langue et sans coolies chez des gens qui paraît-il regardent comme avilissant de faire le métier de porteurs. Nous nous en tirons cependant grâce à une conversation vive et animée dans laquelle une mimique expressive obtient plus de succès que notre sabir annamite, français et laotien. Pour le prix d'un collier de perles par porteurs, mes amis de fraîche date consentent à nous conduire à Ban Youn village giaraï au sud. »

La description la plus intéressante a trait au séjour chez les Bahnar. Cupet doit retrouver ses compagnons Cogniard et Dugast qui ont pris un autre itinéraire le 20 février1891 à la mission catholique du père Guerlach à Pelei Maria. Le voyage se déroule à peu près sans encombre. Son convoi compte 24 personnes avec 15 fusils, un fusil de chasse et deux revolvers. A la nouvelle de l'entrée sur le territoire « sauvage » d'une troupe conduite par des Siamois partis de Stung Treng, « le capitaine n'a plus qu'une pensée, marcher le plus vite possible au devant des Siamois, leur imposer la retraite en déclarant ces territoires nôtres, en invoquant le statu quo. » A marche forcée, constamment en danger car il est seul et dans ces régions le prestige de l'Européen est nul, il rejoint la colonne siamoise le 22 mars à Bandône ; il n'a plus avec lui qu'un interprète et deux boys laotiens. La colonne siamoise compte 370 laotiens, 22 soldats siamois, 14 éléphants. A la grande stupéfaction de tous, le luang Sakhône se retire. Mais Cupet par son courage a obtenu qu'un grand nombre de villages se place sous la protection de la France. Il a aussi compris qu'il ne s'agit pas d'imposer une administration, qu'il faut garantir la liberté et la propriété de chacun, et pour l'instant ne rien demander en échange.