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LE LAOS

L'escalade dans les relations franco-siamoises

Au Siam où il arrive le 9 juin 1892, Pavie pense obtenir de la cour de Bangkok qu'elle renonce à ses prétentions territoriales par la négociation. Le ministre des Affaires étrangères lui a donné des instructions précises : « Le premier objet de votre mission doit être le développement des sentiments de confiance et de cordiale entente qui ont jusqu'à présent présidé à nos relations avec le Siam. En ce qui concerne particulièrement la question des délimitations je suis d'accord avec vous pour penser que jusqu'à nouvel ordre nous devons nous abstenir de toute initiative. Il est préférable d'attendre les directives de la cour de Bangkok. Vous vous renfermerez donc dans une attitude de réserve et de prudente observation». L'accueil que Pavie reçoit est digne de son rang. Les troupes siamoises forment la haie et les musiques jouent la Marseillaise. « Le roi dont l'accueil n'a cessé d'être fort gracieux m'a répondu en affirmant sa bonne volonté à l'égard de la République. Il a bien voulu me conférer la grand croix de la couronne de Siam [...]. Il a porté la santé de M. le président de la République et parlé de nouveau de son amitié pour la France et des liens deux fois séculaires qui l'unissaient à son royaume ». Si pour le gouvernement français l'heure est encore au dialogue, certains journaux comme le Progrès de Saïgon du 27 août poussent à l'affrontement : « Il est temps d'agir vigoureusement par voie diplomatique à Bangkok et par envois de mission et même de détachements armés sur la rive gauche du Mékong pour mettre un terme aux empiètements du Siam qui chaque année recule vers l'ouest les frontières de ses possessions... pendant que les Siamois marchent de l'avant sans perdre courage au milieu des difficultés, le gouvernement français manque d'énergie . »

Pavie lui-même commence à pencher pour le rapport de force avec les Siamois mais il sent qu'il n'est pas suivi par Paris. Le 12 décembre il écrit à Le Myre : « J'ai reçu votre lettre dans laquelle vous me dites les dispositions des bureaux. Je les savais avant mon départ et j'ai toujours pensé qu'on y serait aise de me voir échouer [...]. Je sais ce que je puis faire sans l'appui du ministère et je n'irai pas au delà et ne montrerai les dents que si on me reproche de ne pas le faire ou si on m'y invite. C'est pourtant une chose bien curieuse que de voir comment nos affaires sont menées. Et on m'a refusé tout ce qui devait me permettre d'en tirer parti. Je ne puis voir là l'intention du ministre mais seulement la mauvaise volonté des bureaux [...] Vous pensez bien qu'on n'a pas été long à Bangkok à savoir que j'avais l'hostilité de ces bons bureaux [...]. Enfin je suis parvenu à prendre le dessus ici mais avec des efforts de patience que je me ferai payer un jour...Les Siamois sont conseillés dans un sens tout à fait hostiles à nos vues ; on leur dit qu'ils peuvent être osés tant qu'ils voudront, que nous avons trop de soucis et que du reste on évitera toute difficulté sérieuse à cause des élections prochaines et ainsi de suite. Si nous ne parlons pas fermement pour arrêter leurs agissements, nous nous trouverons engagés dans une situation très difficile à remettre à bien. J'espère qu'on reconnaîtra que j'ai eu raison de ne rien brusquer mais je désire qu'on me mette en mesure de faire comprendre que l'attitude actuelle siamoise ne saurait être tolérée davantage. Tout mon temps est pris par des petites choses qui diminuent mon prestige et me fatiguent sans avantage. »

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« Il est donc nécessaire que nous adoptions une attitude ferme et inébranlable dans la revendication de nos droits. Je crois être certain que le gouvernement siamois cèdera immédiatement à nos exigences quelle qu'elles soient s'il est bien convaincu que l'agent du gouvernement français parle non sous sa propre inspiration mais en vertu d'instructions catégoriques qu'il peut montrer. Votre Excellence sait combien je tiens au bon maintien de rapports amicaux avec le Siam et quel résultat est le but de mes longues années de travail ; elle reconnaîtra que si je lui propose de prendre une attitude absolument ferme et décidée c'est que nous ne saurions sans compromettre notre dignité et affaiblir notre prestige continuer la politique de modération que nous avons observée jusqu'ici. Nous n'y aurions du reste aucun avantage. Les conditions ont changé. Tant que nous avons eu besoin d'étudier les régions que nous comptions régir, il a été nécessaire d'éviter, même au prix de quelques condescendances les difficultés qui auraient pu nous entraver. Les études sont terminées, nous sommes aujourd'hui en mesure d'appliquer notre programme quand le jour sera venu. Rien ne saurait donc s'opposer à une modification devenue nécessaire dans notre attitude. Sûrement au contraire nous en tirerons tout avantage. Le gouvernement siamois voyant qu'il a dépassé les limites que notre longanimité avait semblé autoriser passera sans doute d'un extrême à l'autre comme c'est généralement le cas des Asiatiques et notre situation pourra singulièrement être améliorée non seulement en raison de ce que nous auront été énergiques, mais aussi parce que je ne laisserai échapper aucune occasion de tirer parti des circonstances. »

Pavie ne veut plus uniquement le rattachement à l'Indochine de la rive gauche du Mékong, car, dit-il, le fleuve n'est la limite d'aucun territoire. « Du reste les Siamois sont les premiers à s'étonner et à se réjouir d'une affirmation qui leur donne une pareille base de discussion et leur permet de réclamer entières ces mêmes principautés avec plus de logique. L'histoire, les habitants et quelques rares documents prouvent que ces mêmes principautés étaient les tributaires de l'Annam bien des siècles avant que le Siam à peine né aujourd'hui existait. » En fait Pavie souhaite que la France occupe le bassin du Mékong tout entier et poussant plus loin envisage même le protectorat sur le Siam. L'évêque de Bangkok, Mgr Vey, tient le même discours et déclare que « si la France profite des circonstances qui lui sont si favorables en ce moment et prend tous les pays de l'Indochine, elle aura rendu un service à l'humanité, elle n'aura plus tant à regretter la perte de l'empire des Indes ». Pavie va trouver de l'appui au gouvernement en la personne d'Alexandre Ribot, président du conseil et ministre des Affaires étrangères jusqu'en mars 1893, anglophobe et avocat de l'expansion coloniale. A la Chambre des députés, le parti colonial prend l'offensive.

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« Les Siamois ignorent ou prétendent ignorer les droits de l'Annam sur son antique vassale, la principauté de Luang Prabang. Les Siamois ignorent ou prétendent ignorer les droits de l'Annam sur les petits états laotiens au nord de l'ancien Cambodge, de la rive droite du Mékong, et dont un certain nombre envoyaient jusqu'à ces dernières années un tribut à Hué ; les Siamois ignorent ou veulent ignorer les droits absolus de l'Annam sur tous les territoires placés entre la mer et la rive gauche du Mékong, c'est-à-dire les pays d'Attopeu, de Saravane, les phus de Cam Lô, de Lac-bien, de Tranh-tinh, Tran-dinh, Tranh-ninh, Tran-bien, le Muong-Lu etc qui de temps immémorial ont fait partie de l'empire annamite et doivent purement être rattachés à l'administration directe de nos résidences ; enfin les Siamois ignorent ou prétendent ignorer les droits du Cambodge sur les anciennes provinces du royaume cambodgien que le Siam détient indûment et en dépit du traité de 1867 ordonnant une délimitation à laquelle la cour de Bangkok s'est toujours refusée. Et c'est ainsi que patiemment et sans bruit les Siamois usurpent une à une toutes les dépendances de nos protégés, l'empereur d'Annam et le roi Norodom. Vainement nos protégés protestent et réclament notre protection contre cette invasion : nous laissons faire, depuis quelques années avec de telles apparences de résignation que l'audace siamoise s'en accroît tous les jours et que les bons patriotes se demandent avec quelle inquiétude jusqu'où elle n'ira pas [...] Nous sommes dupes du Siam depuis cinq ou six ans ; en voilà assez. » (février 1893, Charles Deloncle).

Le Siam s'est préparé au conflit. Pour le prince Devawongse il vaut mieux lutter car la résistance du Siam attirera l'attention sur ses droits et peut-être empêchera qu'il ne soit « mangé » par la France. En mars 1893 il tente encore de proposer un modus vivendi « ayant pour but précisément de supprimer pour le passé et d'éviter pour l'avenir tout conflit possible résultant du proche voisinage de nos postes respectifs. » En effet évacuer serait pour le Siam laisser « le champ à des interprétations nuisibles à [ses] intérêts. Consentir à ceci serait accepter comme véridique l'accusation imméritée d'avoir empiété sur le territoire annamite et d'admettre comme bien fondées les réclamations territoriales de l'Annam à l'appui desquelles aucune preuve n'a été jusqu'ici produite [...] L'objet du modus vivendi est de supprimer certaines causes de conflits locaux sur les frontières aux endroits où de tels conflits ont eu lieu, [...] Ce n'est pas pour anticiper dans un sens favorable pour l'une des parties le règlement définitif des frontières. » Et de rappeler à Pavie qu'il a « voyagé dans ces régions sous la protection et avec l'assistance des autorités siamoises, [et] que les habitants de ces régions ne vous ont jamais donné des preuves des droits de l'Annam car je n'ai jamais entendu parler de cela. »

Le Siam ne trouve aucun appui auprès des autres puissances étrangères, même si l'Angleterre l'encourage à la résistance. Le conflit s'engage. En mars, la canonnière le Lutin entre dans la rade de Bangkok. D'avril à juillet, les escarmouches se succèdent. Le 13 juillet l'Inconstant et la Comète franchissent la barre du Ménam. Essuyant un tir de la part des forts de Packnam et des bâtiments siamois (il y eut 18 tués de part et d'autre), la Comète vient mouiller au côté du Lutin devant la légation française. Le 19 juillet le gouvernement français lance un ultimatum qui contient notamment la reconnaissance par le Siam des droits de l'empire d'Annam et du royaume du Cambodge sur la rive gauche du Mékong et sur ses îles. Le gouvernement siamois a 48 heures pour répondre.

L'Angleterre proteste énergiquement contre la violation de la promesse française que les canonnières n'entreraient pas dans le Ménam. De plus les prétentions de la France sur la rive gauche du Mékong l'inquiètent. Mais l'Angleterre ne veut pas intervenir. Elle presse le gouvernement thaï d'accepter l'ultimatum. Le 26 juillet Pavie quitte la légation, remet la protection des nationaux français au consul de Hollande et s'embarque sur l'Inconstant. Il fait instaurer le blocus. Le 30 juillet le gouvernement siamois accepte l'ultimatum. Le 8 août Pavie revient à Bangkok et le 9 août la cannonière le Lutin va occuper Chantaboun comme garantie de l'acceptation de l'ultimatum. Le 16 août Le Myre de Vilers arrive en tant que plénipotentiaire. Le 3 octobre 1893 le traité est signé.