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LE LAOS

Le traité de 1893 et son application

Entre l'arrivée de Le Myre de Vilers le 24 août et la signature du traité en octobre s'écoule une période faite d'atermoiements qui exaspère le diplomate français. Dans une lettre au prince Devawongsé le 17 septembre il écrit : « Votre excellence royale me permettra de lui faire observer que nous sommes des ministres plénipotentiaires chargés de régler des points de fait d'une haute importance pour nos gouvernements respectifs et non des professeurs pouvant s'attarder à discuter indéfiniment des questions de doctrine ». Le Myre est convaincu de la disparition du royaume du Siam à brève échéance.

Les Siamois se divisent : le roi et le son frère veulent résister à la France et espèrent une intervention de l'Angleterre ; le prince Devawongsé et les membres du conseil du roi préfèrent la paix pour éviter un désastre encore plus grand.

Le prince Devawongsé signe le traité et la convention sans l'aval du roi. Le gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l'ensemble des territoires sur la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve et s'engage à ne construire aucun poste militaire dans les provinces de Battambang et de Siemréap ainsi que dans un rayon de vingt-cinq kilomètres sur la rive droite du Mékong. Dans ces dernières zones la police sera exercée par les autorités locales. Les postes siamois de la rive gauche devront être évacués dans un délai d'un mois à compter du 5 septembre. Le Siam doit également payer une forte indemnité. Le gouvernement français a renoncé à exiger Battambang, Angkor et les parties des principautés de Luang Prabang et Vientiane situées sur la rive droite du Mékong.

La déception de Pavie et du parti colonialiste est immense. Henri Bryois dans Le Progrès de Saïgon du 12 juin 1894 écrit : « La marine seule a eu le beau rôle dans les affaires du Siam. Je devrais citer encore M. Pavie qui fut un homme dans toute cette affaire...Le rôle joué par l'envoyé extraordinaire de la France [Le Myre de Vilers] fut des plus pitoyables. Jamais diplomate ne prit attitude plus humiliée devant un petit prince siamois demi sauvage mâtiné de civilisation britannique. L'altesse royale pour laquelle notre représentant épuisait toutes les formules de la plus extrême courtoisie diplomatique eut bien vite fait de toiser son très excellent antagoniste. Il le lui fit bien voir... M. Pavie silencieux, s'impatientait, se minait, rentrait ses larmes...Les marins morts à Paknam n'ont pas été vengés. La presse reptilienne de Bangkok a pu célébrer alors à grand fracas l'esprit de conciliation de M. Le Myre de Vilers  »

Le traité, rempli d'ambiguïtés, laisse la porte ouverte à toutes les contestations possibles. Ce qui devait envenimer les relations entre la France et le Siam jusqu'en 1907. Les incidents entre Siamois et Laotiens se multiplient.

Le prince Devawongsé joue l'ignorance, promet de faire des enquêtes, accuse Pavie d'envenimer la situation et les agents commerciaux de faire fonctions d'agents politiques. Le prince ne peut plus cacher son aversion pour Pavie. Il demande que les questions importantes soient négociées directement à Paris. Il faudra attendre le départ de Pavie et de longues négociations avec des hommes nouveaux pour trouver une solution qui convienne aux deux forces en présence.

La résistance du Siam et la présence dans l'ombre de l'Angleterre ont limité l'action de la France. Le traité de 1893 est un échec pour Pavie parce qu'il marque la renonciation de la France au Siam. Cependant le Laos est passé sous protectorat français et le roi de Luang Prabang est reconnu comme représentant de la France.

Pavie est désormais commissaire général au Laos. Il doit participer à l'organisation des nouveaux territoires. Le Laos est divisé en trois secteurs momentanément rattachés aux autres possessions indochinoises ce qui va permettre d'y installer rapidement des commissaires du gouvernement. Sur la rive droite du Mékong s'installent des agences commerciales chargées de surveiller l'application du traité en s'imposant partout avec fermeté vis à vis des Siamois mais douceur vis à vis des habitants..

De diverses manières les officiers siamois essaient d'entraver la mise en place du traité, s'efforçant de garder au Siam les populations laotiennes qui y avaient été déplacées, affirmant ne pas avoir reçu d'instructions, persuadant les villageois de refuser aux agents français logement et vivres. Le lieutenant Simon de la mission hydrographique du haut Mékong s'exclame en mai 1895 : « Je voudrais que l'on sut combien les Siamois mettent d'entraves ici à la cause française et avec quelle audace et quelle outrecuidance ils affectent de violer le traité conclu l'année dernière. Je crains qu'on ne se laisse berner à Paris par les protestations « officielles » d'amitié d'un principicule quelconque envoyé par le soi du Siam et qu'on ne connaisse pas exactement ce qui se passe en réalité.»

Pavie, qui regrette les résolutions du traité, essaie de le faire appliquer avec intransigeance. « Nous devons donc prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'aucune des garanties que le traité nous y donne ne nous soit dérobée » écrit-il le 5 juillet 1894 au président du conseil Casimir Périer. « Les territoires de la rive droite du Mékong sont des pays laotiens simplement tributaires du Siam. Le traité en maintient l'administration aux autorités locales auxquelles il réserve l'exercice de la police dans une zone de 25 km. Autant la résistance du Siam est violente, autant notre marche doit être calme et ferme. Nous avons les populations, elles assistent craintives et inquiètes à la lutte contre nous d'un adversaire sans force mais audacieux, elles attendent leur délivrance. La zone réservée ne saurait rester lettre morte, nous devons rendre efficace la garantie qu'elle comporte, elle ne le sera que si nous prenons nous-mêmes le contrôle de son administration et de sa surveillance, que si nous en tenons éloignés les Siamois comme ils l'étaient par le passé ». Les Laotiens sont encore dans l'incertitude : certes, le roi de Luang Prabang demande à être placé complètement hors de la dépendance siamoise, mais beaucoup de chefs redoutent encore un retournement de la situation. Leur crainte est d'avoir à payer alors leurs complaisances à l'égard des Français.

En dépit de tous les rapports faits par Pavie sur l'attitude du Siam, le gouvernement français se refuse à hausser le ton. Pavie est autorisé à adopter un ton ferme mais ne doit en aucun cas s'engager vers la rupture. « Je crois devoir insister » écrit Gabriel Hanotaux le 15 juin 1895 « sur l'intérêt que le gouvernement attache à ce que la question du Siam ne soit pas rouverte à l'occasion d'incidents d'ordre secondaire relatifs à l'exécution du traité. Nous sommes résolus à poursuivre la stricte et complète application du traité mais nous pensons que ce résultat peut être obtenu par une politique patiente et persévérante sans recourir à une attitude comminatoire et à des mesures coercitives qui pourraient amener de sérieuses complications. Vous ne manquerez pas de vous inspirer de ces vues dans les rapports que vous aurez à entretenir avec le gouvernement siamois jusqu'à votre départ de Bangkok. La note que vous lui remettrez au sujet des violations du traité constatées par vous devra contenir simplement l'exposé des faits et vous aurez soin de ne pas prendre une attitude qui pourrait amener un conflit. Je vous prie instamment de vous conformer à ces recommandations. » Les efforts de Pavie sont donc désavoués. Les véritables négociations sont désormais menées à Paris entre le ministre des Affaires étrangères et le ministre plénipotentiaire du Siam.