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AUTOUR DE LA MISSION PAVIE

Les ethnies rencontrées

Une incroyable diversité caractérise la péninsule indochinoise. C'est vraisemblablement la région au monde la plus complexe du point de vue linguistique et ethnographique. La configuration physique de la péninsule explique en partie cette complexité. Aux zones montagneuses où sont établies les ethnies minoritaires « montagnardes » s'opposent les deltas des grands fleuves, les plaines et les vallées. La Birmanie, le Laos et le Vietnam sont les pays qui comptent le plus grand nombre de minorités par rapport à la Thaïlande et au Cambodge couverts de plaines et de plateaux. Ainsi il existe officiellement 48 groupes ethniques au Laos.

On peut identifier quatre grands groupes correspondant à des phases de peuplement différentes du Laos :

  • - les Austro-asiatiques ou Môn-Khmers : ils sont présents sur tout le territoire avant l'arrivée des autres populations. Ils sont nombreux au nord comme au sud. Les explorateurs et administrateurs coloniaux leur ont donné les noms de Moï, au Vietnam, Kha, au Laos et Phnong, au Cambodge. Ces termes signifient sauvages. De façon plus scientifique et respectueuse, Georges Condominas parle de « Proto-Indochinois ».
  • - Les Taï-Lao : ils proviennent du sud de la Chine et sont arrivés à partir du 7-9ème siècle. Ce sont essentiellement les Lao et les Taï. Ils sont principalement dans les plaines ou les vallées.
  • - Les Hmong-Mien (Miao-Yao) : ils viennent du sud de la Chine et sont arrivés à la fin du 19e siècle. On les trouve depuis le nord du Laos jusqu'à Vientiane.
  • - Les Tibéto-Birmans sont descendus essentiellement du Yunnan et sont arrivés au cours du 19e siècle. Ils sont dans le nord du Laos.

Les premières cartes ethnolinguistiques datent de la colonisation. Il était en effet important pour l'administration d'identifier ses interlocuteurs. Mais la seule véritable distinction était entre les populations de langues taï d'un côté et les Khas de l'autre. Les noms étaient la plupart du temps issus des traductions faites par les interprètes, souvent fantaisistes. Parfois les distinctions étaient un peu plus précises comme chez Cupet, de Malglaive, Massie, compagnons de Pavie, le colonel Diguet et plus tard Henri Maître. Si aujourd'hui les différents groupes ethniques sont mieux identifiés, il reste à la lecture des textes de Pavie de formidables descriptions d'hommes et de femmes, et des rencontres étonnantes.

Les Thaï. Description physique

« Les Pou-thaïs ont en général une grande taille pour des Asiatiques (nos mensurations ont donné une moyenne de 1 mètre 56 sur 100 Pou-thaïs avec des minimas de 1,47 et des maximas de 1,64). Ils sont fortement musclés, très bien proportionnés, la taille bien mieux marquée que chez l'Annamite, la marche se fait d'aplomb sans balancement, le pied est cambré, le faciès ouvert, l'œil sans bridure généralement noir, le front est découvert, la tête légèrement allongée d'avant en arrière, l'oreille petite droite, le nez à cartilages bien formés droits, les narines moyennement relevées, la bouche moyenne, les lèvres un peu épaisses, les dents bien plantées sans prognathisme, le menton un peu court. Ils portent les cheveux longs noués en arrière, la barbe est rare et tardive, la peau est blanche dans les parties couvertes et hâlée dans les parties exposées au soleil, les vêtements consistent en un long pantalon flottant tombant à la cheville, une longue blouse annamite en coton bleu tissée et teint dans le pays, un turban de même couleur s'enroule autour de sa tête et vient soutenir les cheveux ; ils ne se tatouent pas. Ils se subdivisent en Pou-thaïs caôs ou Pou-thaïs blancs, Pou-thaïs dengs ou Pou thaïs rouges, Pou-thaïs dams ou Pou thaïs noirs. Les Pou-thaïs caôs habitent la haute rivière noire ; les Pou-thaïs dams la région de Son-La à Theng ; les Pou-Thaïs dengs la partie voisine du Nam Het, l'affluent supérieur du Song Ma. A ces trois tribus il faut ajouter les Pou-thaïs de Laï qui se distinguent par une plus grande pénétration de la civilisation chinoise [...] Les femmes comme partout plus petites que l'homme en ont sous une forme adoucie les mêmes caractères physiques. Leurs costumes, le port de leurs chevelures différencient les tribus. Chez les caôs elles portent les cheveux noués en arrière comme les hommes mais ne mettent pas de turban, leur costume se compose d'une petite veste à brandebourgs noirs attachée avec des agrafes métalliques, en argent chez les riches, en cuivre chez les pauvres, une jupe nouée autour des reins droite et d'une gandoura à manches étroites dont le dessus est tapissé d'étoffes voyantes disposées de manière à faire quand elles la relèvent une jolie ceinture entre la jupe et la veste. Chez les Pou-thais dams les femmes redressent leurs cheveux sur le sommet de la tête, leurs petites vestes sont faites avec des cotonnades blancs, ou en soie et sans agrafes métalliques ; chez les Pou-thais deng les cheveux sont relevés et rabattus sur le côté. » (Massie)

Les Thaï. Description physique

« Tous les habitants de la région sont Thaïs-Phongs. Leur costume est en cotonnade indigène indigo foncé, taillé sur le modèle annamite étriqué pour le peuple. Les gens importants ont adopté le sampot, en soie indigène de couleur voyante ou de cotonnade anglaise, je crois à fleurs et pois. Tous portent le toupet laotien. Les femmes s'entourent le chignon placé au sommet de la tête de pha-quits bariolés ; leur robe est en cotonnade bleue foncée à dessins ou en soie bariolée de leur fabrication. Dans les grandes occasions elles font entrer leur torse dans une jacquette minuscule de couleur sombre. Toutes les haltes de jour sont bercées de la plainte de leurs métiers comme celles de la nuitée par la cadence de leurs pilons et les psalmodies chantantes que les gamins à l'école du bonze alternent comme nos litanies. Le type général est fort surtout dans la région calcaire ; la physionomie presque toujours intelligente ; les yeux peu ou point bridés, l'angle facial ouvert, le front souvent bombé, le nez très court tantôt épaté tantôt allant presque à l'aquilin ; les lèvres et les mâchoires fortes, le maxillaire inférieur présentant un angle d'ouverture tel qu'il suffit à différencier leur type de tous les autres Indochinois que je connais. L'accueil reçu partout a été parfait ; très empressé ils ne sont ni serviles ni familiers comme les Annamites.» (de Malglaive)

«Les Thaï blancs sont de taille plus élevée que leurs voisins et présentent aussi un plus beau type, la figure moins rude et le nez moins écrasé. Ils ont également une attitude plus fière qu'ils doivent puiser dans leur habitude de se faire servir par les peuplades voisines [...] » (Edouard Diguet)

Les Kha. Description physique

« En général la taille des Khas est moyenne, leur teint foncé, leur crâne déprimé, fuyant, leurs cheveux sont noirs épais lisses, leurs oreilles moyennes, la conque portée en avant, le lobule très développé, leur nez est petit à racine mince, à large base, leurs narines sont relevées, les yeux sont droits, noirs enfoncés, l'arcade sourcilière est bien tracée, les sourcils sont formés, les pommettes ½ saillantes, leur bouche est grande, leurs lèvres sont épaisses, les mâchoires sont sans prognathisme marqué, la barbe est assez fournie chez quelques tribus, les Khas doés et les Khas bits. La physionomie est douce, craintive, le regard est fixe. Les femmes comme partout reproduisent sous des formes adoucies le type des hommes ; elles sont un peu plus petites, un peu moins fortes » (Massie)

« Le costume pour tous les Khas se compose uniformément ; celui de l'homme : d'un pagne bleu foncé roulé autour de la ceinture, passé plusieurs fois entre les cuisses avec les deux extrémités frangées retombant par devant. Les élégants les désirent long (3m50 environ) de façon à pouvoir laisser un des tours un peu lâche sur une partie du derrière et sur une cuisse ; les deux extrémités enrichies de dessins rouges, blancs et jaunes frangées avec à chaque brin de franges de petits tubes et des boules en ivoire et en étain [...]. La femme se couvre davantage, son pagne noué pendant mais non cousu sur le devant est plus long ; il forme une jupe qui descend aux genoux qu'il cache. A fond bleu sombre également il est ou tout uni ou à rayures soit verticales, soit horizontales rouges, blanches ou jaunes [...]. Les deux sexes portent les cheveux longs noués en chignon sur la nuque. Le chignon est orné d'épingles en laiton le traversant horizontalement d'une belle plume d'oiseau. Les deux sexes aiment la parure. Mais tous les bijoux sont en verroterie, en laiton et en étain. » (de Coulgeans)

Les Kha. Description physique

« La garde robe des sauvages est des plus modestes. Les hommes portent le Keupène ou langouti et les femmes le Habane. Le Keupène est une large ceinture de coton ayant environ deux brasses de long. Il s'enroule plusieurs fois autour des reins, après avoir passé entre les jambes. Une de ses extrémités reste pendante sur le devant, l'autre flotte sur le côté. Le plus souvent ces Keupènes sont d'une étoffe commune, blanche ou bleue. Mais quelquefois les plus riches s'offrent des langoutis jaraïs. Ces derniers sont ornés de dessins variés et garnis à leurs extrémités de pendeloques faites avec les graines de la forêt. Parfois les sauvages y ajoutent un ou deux anneaux d'étain. Le Habane des femmes est une simple pièce de toile qui se noue sur les hanches et descend à peu près jusqu'aux genoux. Généralement les sauvages hommes et femmes ont la poitrine nue mais ils portent aussi une sorte de petit veston sans manche très ouvert sur le devant ou bien encore le khann. Ce dernier vêtement est aussi une pièce de toile dans laquelle les sauvages se drapent avec assez d'élégance [...]. Nos indigènes sont assez coquets. Les jeunes gens surtout aiment à se parer de colliers de perles, de pendants d'oreilles en étain, de bracelets ou anneaux de cuivre, et d'un peigne à large dos recouvert d'étain qui brille aux rayons du soleil. Les sauvages ne portent pas toujours leur gop ou pendants d'oreilles. Quant aux cheveux ils sont relevés en chignon, noués ou maintenus par un peigne à large dos. » (père Guerlach)

« Le sauvage a ordinairement la taille bien prise, les membres souples et nerveux, la poitrine dégagée. Les cheveux sont noirs et abondants. La peau est cuivrée, les yeux bruns foncés peu ou point bridés, la barbe noire mais généralement très peu fournie. La pose du sauvage est fière, sans affectation. Quand il marche son pas est assuré et la tête bien droite... ils ont le nez écrasé, les lèvres épaisses, les pommettes saillantes et les maxillaires accusés. Les femmes sont généralement petites et laides et ont, même les plus jeunes, un air vieillot qui provient sans doute de leur surmenage. Au point de vue moral on peut dire que le sauvage n'est accessible à aucun sentiment élevé ni capable d'un bon mouvement. Son caractère absolument personnel est le résultat d'un individualisme féroce et de l'égoïsme poussé jusqu'à ses dernières limites. » (Cupet)

Les Meo. Description physique

« Les Méos sont d'origine chinoise. Ils ont les yeux très bridés, portent la queue non tressée et construisent leurs habitations au ras de terre comme en Chine. Leurs effets sont en toile comme ceux des Khas, généralement bleu à l'indigo. Ils s'entourent presque toujours la tête d'un turban. Le costume des femmes est très coquet presque européen. Il se compose d'une jupe courte plissée et bordée à la partie inférieure, d'un tablier noué à la ceinture et d'une veste échancrée sur la poitrine, et munie d'une large collet, bordé de liserés bleus absolument semblables à ceux que portent nos matelots. La tête est rasée à la mode chinoise et la queue généralement roulée dans un turban. Les Méos sont toujours groupés par villages et s'installent dans le voisinage des crêtes, sur les croupes allongées offrant une grande superficie de terrain cultivable. Ils se nourrissent exclusivement de maïs. Ils sont beaucoup plus industrieux que les Khas et fabriquent même du papier. Beaucoup utilisent les chutes d'eau pour faire marcher les appareils destinés à piler le maïs. Détail particulier : ils mangent avec des cuillères en bois contrairement à l'usage des gens du pays qui ne se servent jamais que de leurs doigts. Ils n'ont comme les autres sauvages ni religion ni aucune espèce d'écriture. » (Cupet)

Les Yao. Description physique

« La taille des Yaos est petite ; nos mensurations nous ont fait varier pour l'homme adulte entre 1m 52 et 1m 60 ; pour la femme entre 1.40 et 1.50. Leur peau sans aucun tatouage est blanche, leurs yeux souvent gris sont légèrement bridés, leurs cheveux assez fins. Le visage est expressif, le front droit, le nez droit [...], le costume des hommes consiste dans un pantalon large et long et dans la petite veste chinoise. Ils rasent leurs cheveux et ne laissent comme les Méos qu'une petite mèche au sommet du crâne. Leur tête est couverte par un large turban de cotonnade bleue. » (Massie)

Les Lus. Description physique

« Le Lu en diffère [du thaï] par la peau un peu plus foncée, par le tatouage, le menton plus arrondi, les pommettes plus saillantes, le front moins haut, les membres plus épais, les attaches plus lourdes. Comme les Yangs ils portent les cheveux longs et noués en corne, les abritent tantôt sous un chapeau de paille tantôt sous un foulard noué à la birmane. Le costume masculin consiste en une petite veste boutonnée sur le côté à liseré tricolore, bleu, blanc, rouge, un long pantalon tombant à la cheville. Les femmes le plus souvent les épaules nues cachent leurs seins sous une écharpe roulée autour des reins, l'écharpe retient une jupe uniforme pour tous les Sip Song Pannas. » (Massie)

La « culture » thaï

Cette langue [des Pou-Thaïs] est identique au Laotien de Luang Prabang dont elle ne diffère dans la prononciation que par une plus grande tendance vers la recto-tonalité des sons. Cette langue de forme très ancienne marque par l'addition des caractères phonétiques dissyllabiques une transition entre les langues syllabiques et les langues à deux syllabes. Elle possède des substantifs invariables sans pluriel ; des pronoms possessifs Koï, mïng, man, hau, chau, phüoc, mane, qui se joignent au verbe en marquent les personnes.

Paï aller
koï paï je vais
ming paï tu vas
man paï il va
hau paï nous allons
chau paï vous allez
phuoc man paï ils vont
[...] l'aire d'extension de cette langue est considérable [...]
Quatre formes d'écriture, toutes quatre alphabétiques servent à écrire les mêmes mots. L'une exclusivement propre au Tonkin et au haut Nam Hou, l'autre ayant cours dans tout le Laos de Luang Prabang et de Vien Chiane ; la 3e appliquée par Bangkok dans les pays réellement siamois ; la 4e employée exclusivement dans les pays shans et dans la province de Xieng Maï. Les deux premières ont entre elles la plus grande affinité surtout quand l'une et l'autre sont écrites de la même manière soit à la plume, soit au stylet, soit au pinceau »
(Massie)

La « culture » kha

« On traite ici les khas de sauvages. Si la barbarie consiste à ignorer les caractères de l'écriture et à ne savoir transmettre à distance quelques idées de première nécessité autrement que par signes conventionnels l'appellation serait justifiée car ils ignorent l'écriture. Veulent-ils correspondre : des baguettes plates avec des encoches disposées en plus ou moins grand nombre, sur l'un ou l'autre des côtés de grandeur uniforme ou plus ou moins grosses, grosses et petites alternées, alternées par groupes de un ou de plusieurs unités, espacées plus ou moins, placées plus ou moins haut sur le bambou, colorées ou non, indiqueront une levée de troupes de corvéables, un ordre d'intérêt général, diront où et dans combien de jours un rassemblement devra avoir lieu, des plumes attachées au même bâton suivront le côté où elles seront fixées, suivant l'espèce d'oiseau à laquelle elles appartiendront, la partie de l'oiseau d'où elles auront été arrachées complèteront les communications et feront dire conventionnellement à la baguette tout le contenu d'une longue lettre. » (Massie)

« Les architectes d'alors avaient des projets grandioses : élever une case dont le toit se perdrait dans les noirs nuages de pluie. Le fils aîné de nos premiers parents était directeur des travaux et menait son monde rondement. Tous s'étaient mis à l'ouvrage, aussi la besogne avançait-elle rapidement. La charpente était posée. Le fils aîné monté sur le faîte donnait ses ordres d'une voix retentissante. Il avait comme les héros d'Homère de solides poumons et un gosier de fer. Le son de sa voix ressemblait au bruit du vent pendant la tempête. On pouvait donc l'entendre facilement. Ce jour là même le directeur des Travaux publics avait besoin de rotin. Il en demande, on lui apporte une poutrelle. Mécontent il jette la poutrelle et réclame du rotin. On lui tend une corde. La colère le gagne, et il gourmande de la bonne façon ces vilains qui semblent le narguer. Tout le monde éclate de rire, car on ne le comprenait pas, les langues étaient confondues. Furieux le fils aîné de Bok Seugueur saute en bas du toit, saisit un fort gourdin et administre à ses frères, sœurs, petits neveux une correction de première classe. Pareil argument frappant n'était pas du goût de tout le monde. Aussi pour échapper à cette grêle de coups, les hommes se dispersèrent-ils sur tous les points du globe. Les uns parlant le Bahnar, émigrèrent au pays des Bahnars, d'autres donnèrent le jour aux Sedangs, aux Reungao, aux Jaraï... Le fils aîné demeura avec ses parents et devint la souche du peuple annamite. Voilà pourquoi les Annamites sont plus intelligents et plus riches que les peuples de nos montagnes ; ils descendent du fils aîné ! Telle est l'origine des différents peuples d'après les chroniques sauvages .» (père Guerlach)