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AUTOUR DE LA MISSION PAVIE

La mission des "sauvages" Bahnar

Les premiers missionnaires s'installent auprès des Bahnar, population de la montagne, en 1850. Le père Dourisboure, qui y reste 35 ans rédige un dictionnaire et une grammaire bahnar. Les conversions sont très faibles mais la mission prend forme peu à peu. La grande figure qui domine cette mission est celle du père Guerlach arrivé en 1882. Apprenant son départ pour la « mission des sauvages » il écrit : « Dans la Cochinchine orientale en effet il y a deux genres de postes bien tranchés, ceux d'Annam et ceux des sauvages. Dans les premiers l'ouvrage abonde, les chrétiens sont nombreux, on a quelques consolations spirituelles, le ministère est très actif. Dans nos forêts, sur nos montagnes, les choses ne vont pas ainsi. Nous sommes là montant la garde, l'arme au bras, empêchant que le bien déjà fait ne se perde, et tâchant d'avancer un peu tous les jours la culture de cette portion si pauvre du champ apostolique. On va lentement. Comme toute mission qui se fonde, celle des sauvages offre des difficultés et des croix plus nombreuses et sans doute aussi plus lourdes. Mais c'est la part du missionnaire ».

Le 30 décembre 1882 il quitte An-Khe, dernier village de la frontière annamite avec quinze hommes qui portent ses bagages dont quatre ont des sabres, un seul un fusil.

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« Mon voyage dura 5 jours. J'y ai souffert la faim, la soif, et j'ai eu chaud pendant le jour, froid pendant la nuit. Figurez-vous que le thermomètre marquait 32 et 35 degrés de chaleur pendant le jour, le soleil tombait d'aplomb sur la tête. Et pendant une nuit nous avons vu une fois le thermomètre à deux degrés. Je vous assure que, à l'hôtel de la Belle Etoile où je couchais, il ne faisait pas très chaud même sous une hutte construite à la hâte avec des roseaux. La rosée tombait sur moi avec une abondance désespérante mais je n'en suis pas mort. Nous traversions parfois de vastes vallons tout remplis d'une herbe fort désagréable pour le voyageur. Cette plante est armée de piquants qui s'implantent dans les vêtements. Au bout de quelques minutes on en est garni comme une pelote d'épingles. Inutile de perdre son temps à les arracher, peu après on en aurait tout autant. Ces piquants vous frictionnent d'importance. Figurez-vous l'état de l'heureux mortel râpé tout vif comme du bon tabac. C'est un cilice naturel qui vaut bien ceux de fabrique humaine [...]. Si le chemin du ciel a des pierres, celui qui conduit chez les sauvages en a aussi son comptant. Quand la faim se fait sentir on s'arrête près d'un ruisseau, on mange un peu de riz et un œuf cru pondu depuis une quinzaine de jours et cuit au soleil. Aussi je l'avalai sans regarder le contenu. Le soir venu on campe avec des roseaux et des bambous, on construit une petite hutte pour le Père [...]. Assez souvent j'entendais près de mon campement le rugissement du tigre [...]. Quand la fraîcheur de la nuit se fait trop sentir je rentre sous la hutte et je m'enroule dans la couverture où une foule d'insectes de tout genre ont déjà élu domicile ».

Le pays bahnar est sillonné de tous côtés par des montagnes couvertes de forêts. La principale production est le riz, base de tous les repas. Guerlach, formidable conteur, souvent plein d'humour, envoie de nombreuses lettres au séminaire à Paris. Il décrit les mœurs et coutumes de ses ouailles. Comme Pavie il marche pieds-nus. « Lorsque je dois entreprendre un voyage assez long dans la forêt je mets une paire de bottes à haute tige et à fortes semelles ; mais en ce moment, époque des pluies, lorsque je vais à pied je suis toujours sans chaussures. Actuellement l'inondation a commencé ; aussi a-t-on parfois dans les sentiers de l'eau et de la boue jusque par-dessus les mollets. Allez donc barboter dans une pareille boue avec des chaussures ! mieux vaut marcher nu-pieds. On se lave soigneusement en arrivant au logis, et si la peau a subi quelque égratignure une friction d'eau de vie camphrée amène une prompte cicatrisation. »

Le père Guerlach restera toujours lucide sur ses résultats d'évangéliste et il pense qu'il faut s'adapter à chaque population : « Vouloir suivre chez les sauvages la même ligne de conduite qu'en Annam serait faire fausse route, le sauvage se révolterait, son indépendance de caractère ne connaît pas le commandement. Le missionnaire doit donc se mettre à l'école et en attendant qu'il ait acquis l'expérience suffisante, il souffrira beaucoup. Habitué à juger par comparaison, il attribuera souvent à la malice ce qui provient de la bêtise ou de l'ignorance. il croira que ses néophytes ont horreur de Dieu et ce sera tout simplement apathie ou indifférence. Leur cœur ne sent point parce que leur intelligence ne comprend pas. Certains désordres tels que l'ivrognerie exciteront son dégoût et son indignation, tandis qu'ils provoqueront uniquement le rire chez les sauvages qui ne considèrent pas l'ivresse comme une faute. Si donc pour réprimer certains abus le missionnaire se place à son point de vue il ne produira aucun bien mais il causera un grand mal en s'aliénant les esprits par des reproches dont les indigènes ne comprennent pas la raison. »

En 1885-1886 au moment des massacres des chrétiens en Annam, les pères sont bloqués 18 mois, vivent dans la crainte : « Durant les mois de septembre et d'octobre nous fûmes dans des alertes continuelles. Les rebelles se fortifiaient de jour en jour, leurs troupes s'augmentaient de bandes venues d'autres provinces et leurs mandarins gouvernaient par la terreur. An-Khé devint un camp considérable. Vous ne sauriez croire toutes les vexations subies par les sauvages qu'on accusait d'avoir un même cœur avec nous [...] Ne pouvant empêcher les sauvages de nous vendre du sel les lettrés voulurent nous dégoûter d'en manger. Pour cela ils mêlaient au sel des lambeaux de cadavres hachés en menus morceaux. C'étaient sans doute les corps de quelques chrétiens massacrés. Ce dernier acte de barbarie révolta les sauvages eux-mêmes qui faisaient la comparaison entre la conduite haineuse des païens et la modération des missionnaires ».

En 1891 Guerlach voit arriver le capitaine Cupet venant de Kratié avec cinq éléphants et quelques miliciens cambodgiens. C'est « une course longue et pénible à travers la brousse où il faut souvent foncer comme un sanglier pour se frayer un passage. Ils représentent un grand nombre de rivières et de torrents, passés à la nage ou en marchant dans l'eau jusqu'à la ceinture ou aux épaules. Ils indiquent encore une quantité considérable d'obstacles surmontés, de difficultés vaincues, de maladies supportées avec patience. Enfin ils dénotent une grande somme d'énergie dépensée dans l'accomplissement d'une tâche pénible, sans autre récompense que le sentiment du devoir accompli sous l'œil de Dieu au service de la patrie française. J'ai vu à l'œuvre les officiers de la mission Pavie, je les ai parfois accompagnés et je sais ce que leur coûtaient de fatigues et de souffrances quelques kilomètres d'itinéraires à travers la montagne. Sur la carte cela ne paraît rien ; c'est autre chose quand il faut les parcourir à pieds en s'aidant des mains et des coudes pour grimper le long des sentiers de chèvre, avec la fièvre qui vous brûle le sang ou des blessures qui font boiter à chaque pas. Ces travailleurs infatigables sont aussi modestes que vaillants ; une fois leur tâche accomplie ils rentrent dans le rang, sans faire valoir les services qu'ils ont rendus .»

Le capitaine Cupet décrit lui-aussi le père Guerlach : « Le père Guerlach est tout jeune encore, 35 ans à peine. Sa physionomie pleine de finesse et d'énergie respire la franchise et captive au premier abord. Il a les allures d'un croisé tempérées d'une grande douceur [...]. Bien que sa santé soit très délicate, son activité est prodigieuse. Quand la fièvre ne le cloue pas sur son lit, on le rencontre par monts et par chemins, le fusil d'une main, le bréviaire de l'autre, allant partout où il y a une âme à sauver ou un malade à guérir, car le missionnaire est à la fois prêtre et médecin. Quand il arrive dans un village la physionomie des sauvages s'éclaire, les enfants courent à lui et tous le saluent d'un joyeux bonjour [...]. La popularité et la renommée du père Guerlach, la crainte presque superstitieuse qu'il inspire aux sauvages proviennent surtout d'une expédition dirigée contre un grand village de Djarais qui pillait régulièrement les convois de la mission. Déjà auparavant la vie des missionnaires toute d'abnégation et de dévouement, leurs actes de charité, leur réputation de justice avait rallié à eux bon nombre de sauvages. Mais il manquait à leur autorité cette sanction que seule donne la force et à leur influence le prestige d'une victoire. Lors de l'expédition dirigée il y a trois ans contre un grand village de Djarais, le père Guerlach appela à lui les villages sauvages qui voulaient être ses amis et put réunir le chiffre énorme de 1400 hommes armés. Jamais de mémoire de sauvage on n'avait vu un pareil nombre obéir à un homme seul. L'expédition eut un plein succès et personne ne fut tué ni blessé. Chacun avait pu voir le père à cheval en tête de la troupe sans aucune arme, insouciant des flèches qui tombaient autour de lui semblant le respecter ».

En 1896 les missionnaires sont au nombre de sept et les chrétiens sont plus de 5000. Le père Guerlach est nommé provicaire et supérieur de la mission en 1908. Il meurt en 1912.