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AUTOUR DE LA MISSION PAVIE

La forêt

« Dans les halliers chacun s'appelle, s'exclame et s'invite à regagner la retraite accoutumée au plus vite, avant la nuit. Celle-ci tombe rapidement et nous-mêmes n'avons que le temps d'installer notre campement au bord d'un ruisseau clair. Bientôt son murmure va seul troubler le silence, qui avec les ténèbres, a brusquement succédé aux clameurs du crépuscule. Silence profond, silence solennel où l'on se sent perdu si loin des siens, si haut au dessus des régions habitées, si petit dans l'immense univers, au fond de la forêt éternelle. Au dessus de notre tête, et pour abri la voûte étincelante d'étoiles, dentelée finement par le sombre feuillage de la forêt aussi vieille que le monde. Sur toute la nature et sur l'imagination pèse un silence profond, silence magique, oppressant, peuplé de génies par l'imagination orientale. « Ma » annamites, et « Pi » laotiens vaguent dans la nuit et empruntent pour révéler leur présence aux humains, soit le battement des tempes, à l'oreille tendue, soit le soupir de la brise dans les ramures soit le tintement lointain et discret de l'oiseau-cloche. Pour nous, blancs d'un autre monde, ce tintement régulier évoque celui du clocher paternel, et la patrie lointaine. Il berce notre cœur des souvenirs du pays en attendant le repos du corps. Mais au réveil il faut retomber brusquement en pleine sauvagerie : secouer la torpeur des membres raidis par la fatigue de la veille et la fraîcheur de la nuit. Il faut rouler sa tente, reprendre en hâte vêtements mouillés au dernier gué d'hier, planchette et revolver. Il faut pousser tout son monde et soi-même sur la route à frayer vers l'inconnu à travers rotins et lianes, torrents et rochers, sous la lumière grandissante du soleil qui vient éveiller tous les êtres de la forêt. Plus encore que la veille c'est un concert indescriptible. Les oiseaux aux espèces innombrables font le chant, dominé dans les gammes les plus hautes par les gémissements stridents des hurleurs, accompagnés des coups de tam-tam assourdis des gibbons, des éclats de rire des moqueurs. Le bramement d'un con-mân (chevreuil) et le coup de cornet d'un con-maï (cerf) rompent à chaque instant la mesure, scandée parfois du bref rauquement du tigre ou agrémentée des variations pour arrosoir exécutées au loin par l'éléphant. Les hôtes de la forêt sont légion et le proclament à tous les échos. Mais il est un fait à remarquer : si abondante soit la faune, si nombreuses soient ses traces, elle apparaît bien rarement à qui ne la poursuit pas spécialement. » (de Malglaive)