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AUTOUR DE LA MISSION PAVIE

Les voyages en pirogue

« Je travaillais à corriger mes journaux de marche assis à ma table sous la grande paillotte semblable à une chambre et renfermant une partie de mes bagages. Les papiers, ma montre, un petit vase d'argent contenant quelques ticaux et divers menus objets étaient éparpillés ça et là sur mes malles comme à Luang Prabang. Tout à coup vers 8 h je me sens comme pris de vertige, tout semble tourner autour de moi . Croyant à un accès pernicieux je me lève pour me jeter sur le lit quand je m'aperçois que nous tournons sur nous-mêmes avec une excessive rapidité. J'entends aussitôt des cris et vois bondir les rameurs. Je m'informe vivement : nous sommes le jouet d'un tourbillon que mes hommes surpris n'ont pas eu la force de franchir ni le temps d'éviter. J'ai bientôt de l'eau jusqu'au genou. Tout nage dans la paillotte : le lit, les couvertures, les malles, les papiers. C'est un fouillis indescriptible. Si les parois cèdent tout sera balayé. Pendant ce temps le courant nous entraîne et les Laotiens abrutis au lieu de manœuvrer pour gagner la rive cherchent à ramasser leurs nippes et se préparent s'il le faut à se jeter à l'eau sans s'inquiéter de moi autrement ni du reste. Le radeau s'enfonce toujours, nous sommes au beau milieu du Mékong très large en cet endroit. Les menaces autant que les promesses triomphent de la peur de mes hommes qui reprennent les avirons qui restent et gagnent tant qu'ils peuvent au rivage [...] Tout craque, la paillotte s'abaisse, j'ai de l'eau jusqu'à mi-cuisse et je m'attends d'un instant à l'autre à couler. Le deuxième bateau arrive à temps pour nous jeter une amarre et nous tirer à lui. Sauf une caisse qui se trouvait hors de la paillotte, ma cuisine, mes ustensiles de ménage, mes provisions et l'argent avec le vase qui le contenait je n'ai rien perdu que quelques objets sans importance. Mais dans quel état sont mes caisses et leur contenu, bon Dieu ! Heureusement tout cela n'est rien, nous avons la vie sauve. Avoir pendant 18 mois franchi tant de rapides de toute sorte sans le moindre incident et venir misérablement périr au moment de rentrer. Mais je n'ai eu ni peur ni crainte, bien que je ne sache pas nager. Quand j'ai vu l'eau envahir le radeau j'ai eu un instant d'hébètement bien vite surmonté par l'instinct de conservation. » (Nicolon)