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AUTOUR DE LA MISSION PAVIE

L'opium

« La culture du pavot à opium occupe une place importante dans les préoccupations agricoles de ces populations et constitue le plus clair de leurs revenus. Les trois quarts au moins des Laotiens de la région fument l'opium. Ils contractent cette habitude tout le reste de l'année. C'est chez eux comme chez tous les peuples qui la pratiquent plus qu'un besoin, une sorte de passion qui les tyrannise et les tiraille, même au milieu des préoccupations les plus absorbantes. Il n'est peut-être pas deux indigènes de mon convoi parmi les mandarins, les guides ou les coolies qui n'aient dans leur besace le matériel nécessaire à un fumeur : pipe confectionnée avec un bambou, fourneau acheté à Luang Prabang, boîte renfermant la précieuse denrée, soucoupe, curette, tige métallique effilée, en forme de longue aiguille, lampe à huile. La préparation de la pipe, en elle-même n'est pas moins compliquée que cet attirail. Moins bien outillés que les Chinois d'Hanoï ou de Saïgon, les Laotiens opèrent d'une façon un peu différente. Le premier endroit venu, pourvu qu'il soit possible de s'y coucher, fait les frais de l'installation. Le caillou sert d'oreiller. L'opium est déposé dans la soucoupe avec un peu d'eau et mis sur le feu. Dès qu'il est complètement délayé, on le passe à travers un papier filtre, fabriqué par les Méos ou les Pou Euns. Le résidu est enlevé avec une curette, replacé sur le feu et recuit. Sous l'influence de la chaleur, l'eau achève de s'évaporer ; la masse entre en fusion, se boursoufle et dégage de la fumée. L'opérateur doit saisir le moment précis où la mixture est arrivée à point. Un coup de feu aussi bien qu'une cuisson insuffisante suffirait pour tout gâter. Mais un œil exercé ne s'y trompe jamais. L'opium est enfin aggloméré en forme de cône à l'aide de la tige métallique et placé sur le fourneau de la pipe. Il ne reste plus qu'à la fumer. C'est l'affaire de 5 à 6 secondes.

J'ai eu jadis la curiosité assez naturelle d'éprouver par moi-même les sensations tant vantées qui font du fumeur d'opium comme du morphinomane, l'esclave d'une passion contre laquelle les caractères les mieux trempés sont impuissants à réagir. Je me laissai tenter, séduit par la nouveauté du régal et la perspective de jouissances inconnues que mon imagination évoquait par avance. Mais il n'est pas de roses sans épines. J'allais en faire l'expérience. Je fumai jusqu'à cinq pipes et ne pus venir à bout de la sixième, incommodé par de violentes nausées qui m'obligèrent à gagner le lit au plus vite. Un épouvantable malaise s'ensuivit, et me tint éveillé jusqu'au matin remplaçant les rêves qui dans mon attente devaient caresser mon sommeil. Je dois cependant à la vérité de reconnaître que, la crise passée, j'éprouvai un bien-être singulier. J'avais le vague sentiment d'un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, se traduisant par une sorte d'anéantissement qui m'enlevait jusqu'à la faculté même de penser, le Nirvana des Bouddhistes peut-être. Je me complaisais dans cette torpeur, heureux de ne sentir rien autre chose à désirer que la prolongation indéfinie de la sensation du moment. Si j'avais pu doubler la dose, peut-être le voile mystérieux qui me cachait le monde inconnu au seuil duquel j'avais dû m'arrêter se serait-il soulevé ! mais un tel effort m'eût coûté trop cher à en juger par les rancoeurs tenaces qui m'étaient restées tandis que le rêve s'était vite envolé. » (Cupet)